À la découverte de Stanley Colimon

Le Jazzy’Z à Pétion-Ville, rue Louverture, a l’esprit large. Au-delà de son objectif musical apparent et principal, celui d’être un cadre idéal pour le jazz et ses vedettes locales ou étrangères, ce bar-restaurant demeure ouvert à d’autres formes d’expressions artistiques comme la peinture et les arts plastiques, ou littéraires comme la poésie et la chanson poétique. Question de largeur de vue, disons-nous pour nous répéter.

Dans cet ordre d’idées, le samedi 27 octobre dans la soirée, nous avons eu le bonheur d’assister au concert d’un chanteur et chansonnier pratiquement inconnu du grand public haïtien : Stanley Colimon.

Ce professeur, installé depuis trois ou quatre décades au Canada, milite depuis trente ans au moins dans la chanson. C’est un excellent troubadour, un poète-musicien, qui s’accompagne de sa guitare électro-acoustique. C’est dans la tradition des Brel, Brassens, Béart, Manno Charlemagne, Frédéric Mey, Joao Gilberto, Beethovas Obas et autres pratiquants de l’instrument. Cet art du soutien musical est très en relief, très poussé chez lui, échappant à la monotonie. Il écrit, compose et chante en quatre langues : créole, français, principalement espagnol, anglais un peu.

C’est un auteur-compositeur-interprète dans toute la plénitude et le sérieux de ce nom composé. Ce n’est pas du bidon, de la prétention creuse :

– Auteur, Stanley Colimon élabore talentueusement ses textes. Il avoue prendre Jacques Brel comme mentor et référence pour l’écriture en français. Il a donc le culte du vers mesuré ou modérément libéré, de la rime, de l’image quelquefois. Sa maîtrise du français, de la satire et de l’ironie nous a conquis. Sa thématique est tantôt sociale, politique ou sentimentale. Le ton est lyrique, pathétique ou réaliste, humoristique et goguenard dans la critique. Sur ce dernier point, excellant dans la dérision, il est bel et bien un chansonnier au sens moderne du mot.

– Compositeur et musicien, il conçoit de bonnes mélodies agréables et fonctionnelles, il pratique assez bien l’harmonie-d’instinct – avec des accords classiques, traditionnels ou modernes. Guitariste il a pour modèle l’artiste brésilien célèbre Baden Powell. Il a une pratique instrumentale allant au-delà du strict accompagnement : jeux mélodiques de la guitare classique ; citations de fragments savants et célèbres (Villa-Lobos) ; aisance sur le manche et maîtrise du « barré». Il a l’usage des modulations et transpositions. C’est un bon rythmicien usant d’arpèges, de grattements et de «rasgueados», avec bonne vitesse et grande souplesse.

– L’interprète a une bonne voix claire et agréablement placée. Elle est capable d’émotion, de toucher. L’art vocal de Stanley Colimon passe aisément et alternativement de l’état de chanteur « diseur» à celui de chanteur mélodique, selon le contexte de la chanson, son style.

Revenu au pays après dix-huit ans d’absence, Stanley Colimon a donné au « Jazzy’Z» un tour de chant en deux parties pour un public peu nombreux, intime mais intéressant, sachant apprécier.

C’est Claude Carré, ami d’enfance de l’artiste, qui l’introduit en bon M.C.

La première partie du concert se tient dans la cour. Juché sur un tabouret installé sur le podium du jardin, sa guitare sur la hanche droite et un micro en face de lui, Stanley Colimon nous chante tour à tour avec adresse au public :

– « Ti moun», yanvalou à la bonne introduction de guitare, ayant pour sujet l’égalité des enfants, leur dignité – ceux de la rue en particulier. On ne doit pas les maltraiter. « Ti moun ki nan lari, ki nan fatra / Tout ti moun se pitit Bondye». Message au style simple, objectif.

– « De l’amant ou du cocu», une chanson humoristique, joyeuse au rythme enlevé, rappelant Georges Brassens dans la manière de traiter le sujet. Thème éternel. C’est super !

– Une superbe interprétation de « La chanson des vieux amants» de Jacques Brel, avec un accompagnement spécial à la guitare. Stanley Colimon donne l’illusion du créateur qui habite son âme. Introduction citant Heitor Villa-Lobos.

– « La magouille» en mineur et en majeur. Mi-récitée avec des arpèges égrenés, mi-swinguée, bons jeux de mots.

– Une adaptation d’une chanson brésilienne célèbre de Baden Powell en français, suivie de la version originale en portugais.

– Il y a également un texte en anglais de l’auteur, « A world painted of love», sur la musique de « Alléluia, Alléluia» de Léonard Cohen, célèbre artiste canadien.

– « Mi Cuba Querida», chanson composée et écrite en espagnol dédiée à l’île voisine et sa révolution immortelle, incarnée en Fidel Castro.

– « Le petit pain en glyphosate», texte sur une mélodie très connue de Joe Dassin. Parodie réussie, traitant d’un problème très actuel, ravageant les DOM-TOM. Satire mordante. Chanson composée récemment, on le devine.

On prend une petite pause en vue de la deuxième partie ; mais la pluie importune s’en mêle pour gâcher notre plaisir. On se réfugie tous à l’intérieur du bâtiment dans la grande salle. Ses murs exposent encore les tableaux de Claude Carré.

Le plaisir reprend donc avec Stanley Colimon, accompagné cette fois, à part lui-même, par sa cousine, la jeune et bonne violoniste Sarah Colimon dans quelques morceaux ; assurant introductions et commentaires.

Citons : « Gade moun yo » satire politique et parodie de l’air néofolkorique « Kote moun yo», comme de « Men yo, men yo», ; « Murs», chanson française superbe et lyrique, texte et musique de Colimon ; « Petit village de campagne», jolie chanson érotique et coquine, paillarde, en souvenir de vacances à Dessalines dans ses jeunes années ; « Ma première nuit d’amour» ; « Ma patronne», belle satire en monorime; « Onne », d’une personne pas très honnête. Joyeuse valse.

… Et nous laissons là le tour de chant pour aller nous reposer, devant la perspective d’un lendemain au programme chargé. Nous avons raté « Lakoufoumi» annoncée comme une merveille.

Stanley Colimon a provoqué notre admiration devant tant de perfectionnisme, de soins mis dans la confection de ses chansons. Il est performant dans les quatre idiomes choisis ; mais nous préférons le parolier francophone. C’est une grande découverte pour nous.

Source: le nouvelliste

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