Augmentation des prix du carburant : un expert onusien critique le FMI et Jovenel Moïse

Dans une interview accordée au journal Le Nouvelliste, Philip Alston, rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, a tancé les dirigeants du Fonds monétaire international (FMI) qui, de part leur insistance pour la suppression des subventions sur le carburant malgré les manifestations et les scènes de pillage ayant conduit à la démission du Premier ministre Jack Guy Lafontant et de son cabinet, ignorent la fragilité politique et sociale d’Haïti.

« J’ai été très critique envers les responsables du FMI […] Ils ont suggéré des termes inacceptables politiquement et socialement, et le résultat a été complètement prévisible », a déclaré Philip Alston, qualifiant de très problématique l’augmentation de 38% sur la gazoline, de 47% sur le diesel et de 51% sur le kérosène annoncée par le gouvernement le 6 juillet 2018.

Le rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, Philip Alston, a tenu de tels propos après avoir élaboré et soumis au Conseil des droits de l’homme un rapport axé sur le FMI et l’incidence de ses activités sur la protection sociale et aussi après avoir offert au président de la République de venir enquêter sur les questions de droits de l’homme affectant les pauvres. La réponse du président se fait encore attendre, a confié au journal Philip Alston.

« J’ai fait un rapport général […], et non un rapport spécifique à la République d’Haïti », a-t-il fait savoir, précisant ensuite que l’objectif du rapport est d’examiner l’incidence que les travaux du FMI relatifs à la protection sociale ont sur les droits de l’homme.

« Aucune institution internationale n’exerce une influence plus grande que celle du FMI sur des questions comme la répartition des richesses, y compris la protection sociale. Toutefois, pendant de nombreuses années, le FMI a estimé que ces enjeux ne le concernaient pas et qu’il ne pouvait tenir compte que de questions macroéconomiques strictement définies », peut-on lire dans ce rapport, révélant comment le FMI a longtemps été critiqué pour son indifférence à l’égard des « questions sociales » et son influence sur ces questions.

« Il faut arriver à une recherche différente, des formules qui prennent en compte les spécificités d’Haïti […] », propose l’expert des Nations unies sur la pauvreté, exprimant son désaccord face aux efforts continus du FMI pour forcer Haïti à supprimer les subventions aux carburants.

« Il ne s’agit pas ici de dire qu’il est inopportun de réformer les subventions à l’énergie, mais plutôt d’appeler l’attention sur la nécessité d’adopter une approche plus concertée et résolue que celle qui a généralement été appliquée à ce jour pour parvenir à mettre effectivement en place des systèmes de protection sociale de remplacement », poursuit le rapport, estimant que le tiers des dispositifs approuvés par le FMI pendant la période de 2006 à 2015 comportaient une conditionnalité structurelle concernant les subventions au prix de l’énergie.

Selon Alston, des donateurs tels que la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement devraient aider les Haïtiens pauvres à amortir le choc de la hausse des prix du carburant en augmentant l’aide au pays. Il reproche notamment au FMI de ne pas tenir compte dans quelle mesure ses recommandations ne sont pas politiquement viables ni socialement soutenables.

Par ailleurs, Philip Alston a déclaré avoir offert son expertise indépendante au président Jovenel Moïse pour enquêter sur les questions de droits de l’homme affectant les pauvres. « J’ai parlé le mois dernier au représentant d’Haïti à Genève, il m’a dit qu’il pense que le gouvernement accepterait [ma requête], mais j’attend pour le moment une réponse formelle pour une visite le mois d’octobre », a-t-il informé, précisant que son offre n’a pas encore reçu de réponse du chef de l’État.

Une telle enquête, dit-il, se pencherait sur les récentes hausses des prix du carburant recommandées par le FMI et les manifestations qu’elles ont provoquées, et probablement aussi sur la responsabilité des Nations unies dans la crise du choléra en Haïti.

« Je pourrais aussi parler avec les acteurs de la vie nationale, les acteurs diplomatiques et donc essayer de faire des recommandations différentes, stimuler une conversation internationale à propos de problèmes », a expliqué Philip Alston, pour qui le terme graduel, employé par le FMI, pourrait référer à une période de quelques mois ou de quelques années.

Tout en critiquant la « ligne dure » du FMI, le rapporteur spécial dit attendre avec impatience un accord révisé avec le gouvernement incluant des augmentations progressives sur le prix du carburant accompagnés de programmes sociaux, comme les bons de transport pour atténuer l’impact sur les pauvres.

Haïti a conclu l’accord initial avec le FMI en échange d’un accès initial à 96 millions de dollars en subventions et prêts. « Le FMI a été obsédé par la suppression des subventions sur les carburants pendant très longtemps à travers le monde, soutenant que les subventions profitent davantage aux classes moyennes et aisées qu’aux pauvres », a déclaré Philip Alston, dénonçant la pression continue du FMI sur le gouvernement haïtien.

Le prochain Premier ministre, dit-il, devra persuader le FMI que les conditions à discuter doivent être acceptables, doivent être vendables. Selon Alston, le FMI reste l’acteur le plus puissant dans toutes ces négociations envoyant des signaux à tous les autres partenaires de la communauté internationale.

Concernant le choléra, le Rapporteur a déclaré que : « ce serait mieux pour moi de ne pas avoir un avis en ce moment parce que l’objectif de la visite est de parler avec tous les acteurs et ceux du gouvernement et faire des recommandations sur les bases des renseignements recueillis sur le terrain ».

Source: le nouvelliste

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