Barikad Crew, respect !

Ils auraient dû être riches, avoir une flotte de voitures, un bus, un staff, une assurance tous risques, tous les attributs de la gloire et les paillettes que confère la renommée parce qu’ils sont les musiciens d’un groupe en vue, parmi les plus populaires et le plus emblématique de la musique haïtienne depuis plus de trois ans. Ils se sont tués, dimanche avant l’aube, sur la route de l’Aéroport dans un terrible accident de voiture qui a mis à nu les lacunes de notre pays.

Le camion de pompier venu les secourir n’avait pas de pression pour éteindre le feu qui a embrasé leur BMW d’occasion. L’ambulance arrivée sur les lieux n’avait même pas un drap pour recouvrir les cadavres. Les juges ne sont arrivés que six heures plus tard pour le constat légal qui a permis la levée des cinq corps qui furent emportés dans le coffre arrière d’un 4×4, une voiture privée. Sans autres égards. La police n’ayant jamais pu ou jamais pensé à délimiter la scène de l’accident. La grande foule était là. Dans un premier hommage qui soulignait les limites de l’industrie musicale haïtienne. De l’économie haïtienne. De notre société organisée. Désorganisée. Qui a failli en tout.

Un drame affreux

Quatre musiciens de Barikad Crew, le groupe de rap le plus populaire de l’histoire de la musique haïtienne, sont morts brûlés vifs ce dimanche 15 juin, vers une heure trente du matin, sur la route de l’Aéroport après que la voiture dans laquelle ils se trouvaient s’est renversée et a pris feu. Papa K-Tafalk (Jean Walker Sénatus) l’emblématique band leader du groupe, Deja-Voo (Junior Badio) et Dade (Johnny Emmanuel Dade), deux chanteurs, Ti Batè (Wilderson Magloire), le percussionniste du groupe et Labranche Guichard, un de leurs amis qui servait de chauffeur, ont péri sous les yeux des autres membres de Barikad Crew qui tous revenaient d’une prestation à l’Olympia Night-Club et devaient honorer un autre contrat au local de Radio Caraïbes qui fêtait son 59e anniversaire.

Les premiers témoins accourus sur les lieux n’ont pas pu porter secours aux accidentés, vu l’état du véhicule qui a laissé la route, s’est encastré dans un fossé avant de rapidement prendre feu.

Dès 2 heures trente, dimanche matin, des journalistes du Nouvelliste et de Ticket arrivés sur les lieux du drame ont constaté l’état sidérant de la carcasse carbonisée.

Une ascension fulgurante

Les musiciens de Barikad Crew ont tout fait pour sortir du ghetto du rap confidentiel pour se hisser au statut de numéro un partout. Dans tous les milieux. Les enfants pauvres, comme les biens nourris des meilleures écoles, chantent leurs lyrics.

Les textes les plus inspirés de la musique haïtienne de ces dernières années, toutes catégories confondues, sont signés Barikad Crew.

En novembre 2006, à la surprise générale, le groupe coiffe au poteau tous les ténors et reçoit le Ticket d’Or du meilleur groupe de musique haïtienne de l’année, toutes catégories confondues, décerné par Ticket. Les organisateurs ne font pourtant que dire chapeau à un groupe de jeunes qui sont parmi les plus doués de leur génération. Toutes catégories confondues.

La distinction choque les biens-pensants coincés qui dénigrent le rap. Cela crée des jaloux dans certains milieux. Les journalistes de Ticket n’en font pas une affaire. Barikad est au top. Fondé le 22 décembre 2002 à l’avenue Nicolas au cœur du Bas-Peu-de-Chose, Barikad Crew s’est fait connaître avec une participation au concours Chante Nwèl de TELEMAX où il sort dans le tiercé de tête. C’est le début d’une ascension fulgurante.

En 2005, leur première vraie meringue, Trip n ap trip, est un immense succès sur les radios, la vidéo cartonne. Mais pas de char pour le défilé. Le groupe fait la pluie et le beau temps dans les journées récréatives où il est déjà le boss d’une tendance qui monte. Quand les grands groupes compas peinent à remplir le moindre night club, Barikad se paie le luxe de jouer à guichets fermés devant des fans arborant leur couleur rouge et toute la panoplie du parfait rappeur, jeans surbaissé, sportwear trop grand, t-shirt, casquette, tennis aux pieds. Et l’indispensable mouchoir rouge, le symbole de ralliement des BC.

La folie embrase partout où ils vont jouer. Leur vibe est impressionnante. Leurs entrées en scène des modèles du genre que seul Gracia Delva concurrence. Voir Barikad jouer live est une expérience à vivre. Mais il leur est difficile de trouver un producteur pour sortir un album. Le rap fait peur. Le groupe inquiète, les fans sont fauchés, pensent ceux qui calculent mal. L’avenir va vite faire mordre leurs doigts aux producteurs trop prudents. Les Barikad continuent de produire. Fred Hype leur concocte des beats qui sont mortellement bons. Le son Barikad est un mélange unique de ce qu’il y a de mieux dans leur catégorie à travers le monde avec un goût créole qui mixe ce qui est de meilleur dans la musique haïtienne et dans les autres courants.

Le Crew invente un cocktail parfait sur des textes de poésie pure. Barikad en musique est osé. Chaud. Violent. Nasty. Puissant. Vrai. Sensuel. Sexuel. Cru. Morbide. Délicieux. Addictif.

Papa K-Tafalk, Dade, Deja-Voo, Condagana, Fantom, Izolan, Marco, Bricks, Master Sun, Young Cliff, Brital et les autres écrivent des textes qui traduisent à la fois la réalité qu’ils vivent dans leur quartier de l’avenue Nicolas, leur rêve de dépasser les impasses que le pays leur propose et brossent une peinture dans laquelle tous les jeunes se reconnaissent entre révolte et impuissance.

Hit sur hit

La sortie de « Ban m afè m» va marquer le tournant. Écrite sur une chanson de Coupé Cloué, la musique fait l’amour à un texte qui devrait être étudié dans toutes les Ecoles et même à l’université, si nous étions un pays normal. Les fans sont ravis de cette évolution. Les bus de Carrefour-Feuilles passent en boucle le tube. Les radios s’arrachent le hit et « Ban m afè m » fait un malheur. Au carnaval suivant, en 2007, c’est la consécration avec « Tay kreyon ». La bande vidéo est un délice. Toujours pas de char. « Pa koupe bwa » suit de près. Le texte, encore une fois, a le dosage parfait avec assez de vulgarités et de bons conseils pour ne choquer personne à la tête droite. « Nou di non » sera tout aussi bon. Mais les producteurs sont toujours absents. Les grandes compagnies qui font le sponsoring ignorent le groupe. Ils doivent continuer à se produire à petit prix dans des journées récréatives où, même si les participants se comptent par milliers, les cachets sont encore maigres. Ils jouent, jouent et jouent encore. La gloire qui prend corps tarde à se convertir en revenus. Ils aiment ce qu’ils font et sèment la fidélité dans le cœur de jeunes qui s’investissent passionnément dans la folie BC.

Certains membres et amis du groupe meurent. D’autres vont en prison. Ils subissent des coups durs. Résistent. Restent soudés. Toujours à la rue Nicolas, leur base qui n’a d’avenue que le nom. Pas loin, le fumet entêtant de 5 Coins, le plus réputé des restaurants populaires qui sert une excellente friture, leur fait de la concurrence. Barikad et 5 Coins sont les deux références du quartier.

Musique en folie s’annonce. Leur premier cd, ils le veulent. L’année d’avant, Barikad avait reçu avec surprise son Ticket d’Or et avait fait craquer le Parc Historique de la Canne à Sucre devant un public sélect. Pour l’édition 2007, ils veulent faire plus que de la figuration. Tout est en place pour le cd. Youri Chevry a pris en main la production. Les retards inhérents à la profession les font passer à un cheveu de la victoire. Ils ratent Musique en folie. Mais heureusement, ils ne sont pas les seuls. La majorité des groupes n’ont pas pu être prêts à temps. Les organisateurs, pour la première fois, programment un deuxième week-end pour la plus belle fête de la musique haïtienne.

Cette fois, in extremis, le cd débarque à Port-au-Prince dans des mallettes. Et c’est la razzia ! Cela ne s’était jamais vu à Musique en folie, ni dans l’histoire de la musique haïtienne. Des enfants de 12 à 15 ans dévalisent les disquaires. Des jeunes habillés de t-shirts blancs imprimés BC en rouge ou la tête ceinte d’un foulard rouge enlèvent le cd, le seul qui les intéresse. Des habitants du ghetto aussi débarquent au Parc Historique de la Canne à Sucre pour fièrement acheter leur cd original. C’est tout un symbole. « Pas de copie » est le mot d’ordre que Barikad fait circuler et les fans sont au garde à vous pour acheter l’original.

Les résultats sont foudroyants. Plus de cinq mille cd Barikad s’écoulent en une journée, le dimanche 18 novembre 2007. « Goumen pou sa w kwè » se vend comme des petits pains. Sans que les fans aient pu auditionner l’opus. Ce n’est pas un miracle, c’est la récolte d’un dur labeur. Ce succès leur fait décrocher le plus prestigieux des Ticket d’Or, rebaptisé entre-temps Ticket Nemours, celui du groupe le plus populaire de l’année car ils ont vendu le plus grand nombre de cd à Musique en folie en 2007.

Ce cd est aujourd’hui un vrai testament tant les musiciens et compositeurs avaient bien cerné le destin tragique qui attendait Papa K-Tafalk, Dade et Deja-Voo sur la route de l’Aéroport ce dimanche 15 juin. Ils passent un mois de décembre euphorique. La tournée de vente signature est un tsunami. Les fans achètent le cd original. Les faussaires n’osent pas faire de copies. Les BC patrouillent les rues de la capitale pour faire respecter leurs droits d’auteurs et de compositeurs que l’État ne garantit à personne. Pour le carnaval 2008 c’est avec « Tifi pile, ti gason piafe » qu’ils affrontent enfin le béton des jours gras. Les radios les diffusent, mais encore une fois les sponsors hésitent. Jusqu’à la veille du carnaval les fonds manquent pour assurer une bonne sonorisation au groupe. In extremis, Patrick Moussignac, le directeur général de Radio Caraïbes, supporteur de la première heure, avance la partie manquante de la facture. Bongu, Voilà, Barbancourt et d’autres complètent la somme.

Francesca François de Voilà, qui sera encore avec eux samedi soir avant l’accident, est leur principal support. Elle est en admiration pour le groupe et les galvanise pour empêcher que le découragement n’ait le dernier mot. La prestation sur le parcours est mi-figue mi-mangue. Le son n’est pas au top. Mais l’accueil des fanatiques et des inconditionnels est délirant. Les musiciens sont payés en direct de leurs efforts.

Quelques mois plus tard, c’est Wyclef qui leur offre ce que TICKET magazine qualifiera de La consécration. Barikad Crew est sur le line up du concert du siècle Wyclef-Akon au Champ de Mars. Le groupe, encore une fois, aurait pu faire mieux. Mais le délire des fans impressionne les grands pontes de Voilà qui découvrent, sidérés, qu’ils ont dans leur écurie le groupe le plus populaire du moment.

Mercredi, Papa K-Tafalk a signé son contrat avec la firme de communication. Il n’a pas eu le temps d’encaisser son chèque. Son destin a rejoint celui des étoiles éteintes en pleine gloire. Li monte nan sky ! Il doit être en train de rapper avec les plus grands et de rire de son petit pays. Sa petite amie Nathalia, qui a décidé, en se suicidant, de le rejoindre ce lundi matin a apporté une note supplémentaire de tristesse au tableau. Le drame de Barikad Crew touche au sublime quand le malheur s’acharne avec autant de hargne. Respekte, Barikad Crew.

Frantz Duval duvalf@hotmail.com

 Source: le nouvelliste

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