Farine : nouveaux tarifs ou coup de grâce pour un secteur mal en point…

Les principaux opérateurs de l’industrie de la production de farine en Haïti s’arrachent les cheveux en prenant connaissance des propositions de modification tarifaire concernant cette filière insérées dans le projet de budget 2018-2019 qui, selon le gouvernement, veut « protéger les industries locales ». Sans langue de bois, Angèle Khawly, P-D.G. de Les Céréales d’Haïti, a mis en avant « les effets pervers » de celles-ci. « La taxe sur la farine était de 15% sans différenciation vrac et sac. Elle passe à 25 % le sac. Pour la toute première fois, une différence est faite entre les deux, gardant ainsi le vrac à 15%. C’est une invitation à l’activité de l’ensachage au meilleur des cas et au pire à la contrebande en encourageant de fausses déclarations de vrac pour sac », a confié au journal Angèle Khawly, P-D.G. de Les Céréales d’Haïti, le lundi 2 juillet 2018. Il y a d’autres effets pervers. Si ces nouvelles dispositions sont votées, « la différenciation entre vrac et sac » est susceptible d’affecter d’autres secteurs. « Ils pourront l’utiliser pour d’autres secteurs. Il faut faire attention », a prévenu Angèle Khawly qui s’interroge sur le pourquoi de « cette différence et à qui elle bénéficie » si, à la base, ces disposition visent à supporter la production nationale. « L’ensachage n’est pas la production nationale », a poursuivi la P.D.G. de Les Céréales d’Haïti qui évoque le péril de son secteur.

Ces dispositions, en l’état, si elles sont votées par le Parlement, affecteront un « secteur déjà en péril » à cause des hausses d’importation d’année en année de la farine turque, a estimé Angèle Khawly. Les industries comme Les Moulins d’Haïti, Les Céréales d’Haïti sont « en péril aujourd’hui, car la farine importée est déclarée au même prix de la matière première, le blé », a renchéri Angèle Khawly, qui regrette que cette disposition du projet de loi de finances, « au lieu de régulariser une situation de concurrence déloyale, fragilise encore » plus ce secteur. « Le secteur de la farine est le seul de la production nationale qui soit autosuffisant. Pour un gouvernement qui a fait de la production nationale son cheval de bataille, c’est un contresens de ne pas pouvoir venir à la rescousse de ce secteur autosuffisant », a-t-elle déploré, estimant que c’est «dommage que la farine n’ait pas bénéficié du même traitement accordé aux pâtes alimentaire et à la bière ayant respectivement un taux de 50 et de 60 %. La farine produite en Haïti est enrichie. C’est nécessaire parce qu’Haïti est l’un des pays les plus touchés par les carences en micronutriments à travers le monde. La farine importée n’offre pas cet avantage», a expliqué Angèle Khwaly.

L’autre paramètre est que le produit dérivé de la farine soit le son de blé utilisé dans l’élevage. Si il n’y a pas de production de farine, il n’y aura pas de son de blé. Voilà un autre secteur qui risque d’être impacté, a-t-elle poursuivi, taclant l’importation de plus en plus importante de la farine en provenance de la Turquie. « L’invasion de notre marché par cette farine est essentiellement due à la subvention intensive de la matière première dans ce pays, alors que les droits de douane chez eux pour la farine importée s’élèvent à 85%. Plusieurs moulins en Afrique ont déjà fermé leurs portes face à cette concurrence déloyale. Les pays de la CARICOM organisent une plainte commune à l’OMC et les pays de l’Asean ont déjà eu gain de cause à l’OMC face à la Turquie », a poursuivi Angèle Khawly, qui se demande ce que fait Haïti pour préserver de ce danger qu’est l’industrie de la farine, la seule qui soit autosuffisante au niveau local grâce aux capacités de production installées de Les Moulins d’Haïti et Les Céréales d’Haïti. La production mensuelle de farine en Haïti est de 21 000 tonnes métriques. Le secteur donne quelque 512 emplois directs et des milliers d’autres emplois indirects. Le paiement de taxes à l’État représente 942 millions de gourdes, a expliqué Angèle Khawly.

L’entreprise Les Moulins d’Haïti est préoccupé par le fait que le gouvernement n’ait pas réglé la situation de la farine importée de la Turquie, un pays qui subventionne la farine, pratique jusqu’à 80 % de droit de douane pour la farine importée sur son territoire, a confié au journal le directeur général de Les Moulins d’Haïti, Jamie Marks. Le gouvernement devrait pratiquer la réciprocité en imposant un tarif douanier de 80 % à la farine turque ou la bannir, a-t-il poursuivi, soulignant, lui aussi, qu’Haïti dispose de la capacité de production installée pour alimenter sans interruption le marché en farine.

«La situation est préjudiciable pour l’industrie de la farine et pour les investissements du gouvernement haïtien dans Les Moulins d’Haïti SEM.

L’entreprise Les Moulins d’Haïti a été formée il y a de cela 20 ans et est le partenariat public-privé le plus réussi dans l’histoire d’Haïti. Ces 20 dernières années, cette entreprise a payé environ 11 milliards de gourdes en taxes et dividendes à l’État haïtien. Les partenaires de LMH ont investi 60 millions de dollars américains pour reconstruire l’usine après le tremblement de terre de 2010. Ce sans recevoir d’exonération de taxes du gouvernement. Aujourd’hui, LMH produit une farine de blé enrichie avec des vitamines, des minéraux et des protéines. Cette farine est mise en compétition avec une farine turque de qualité inférieure, non fortifiée. Nous ne jouons pas sur le même terrain», a déploré le directeur général de Les Moulins d’Haïti, Jamie Marks.

« La question qu’on doit se poser est pourquoi d’un coup les biens fabriqués en Turquie sont plus compétitifs en Haïti que ceux de nos partenaires commerciaux traditionnels, malgré la distance, les coûts de transport, d’assurances pour ne citer que ceux-là. La République d’Haïti n’a pas de frontière terrestre avec la Turquie. S’il y a contrebande, il ya des acteurs qui facilitent cette contrebande. Il faut identifier les points d’entrée, identifier les bénéficiaires. La lutte contre la contrebande ne doit pas être uniquement l’affaire des autorités étatiques. Les acteurs du secteur privé doivent participer activement dans cette lutte en dénonçant publiquement les mauvaises pratiques », a confié au journal l’ambassadeur Peterson Benjamin Noel, ambassadeur d’Haïti à la Caricom.

Par ailleurs, il faut se poser la question si les producteurs de farine haïtiens ne font pas face à une situation de dumping, a-t-il dit, estimant nécessaires de réaliser des études plus poussées pour déterminer les véritables problèmes. « La contrebande ne peut pas être l’unique raison pouvant expliquer qu’un bien fabrique en Turquie soit moins cher qu’en Haïti », a poursuivi Peterson Benjamin qui souligne au passage que la farine produite en Haïti est parmi les meilleures de l’Amérique.

« Le Gouvernement dans son souci de protéger la production nationale décide d’augmenter les tarifs douaniers de certains produits en particulier la farine. Bien sure l’augmentation des tarifs ne peut être l’unique solution. Elle doit faire partie d’un ensemble de mesure visant à protéger et relancer la production nationale », a mis en avant le représentant d’Haïti à la Caricom.

Source: le nouvelliste

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