Jovenel Moïse dans le Washington Post :  » Ce que le scandale sexuel d’Oxfam revèle sur l’aide et le pouvoir en Haïti  »

Comme beaucoup l’ont déjà appris, des allégations ont fait surface impliquant des employés de l’organisation non gouvernementale caritative britannique Oxfam, qui avaient exploité sexuellement des femmes vulnérables – et peut-être des filles – dans certaines communautés en Haïti dont l’ONG devrait contribuer au relèvement suite au tremblement de terre de 2010. Des rapports font état du personnel d’Oxfam en 2011, qui avait organisé des « soirées sexuelles » et embauché des prostituées. De même, il avait intimidé le personnel de soutien local, y compris les chauffeurs pour obtenir sa complicité. Nous avons également appris que le directeur régional impliqué dans ces débauches avait apparemment commis des actes similaires au Tchad quelques années plus tôt et que, au lieu d’être révoqué, Oxfam l’avait affecté dans un autre pays – le nôtre.

Quand Oxfam a appris ce qui s’était passé ici, elle n’avait pas informé le gouvernement ou la police haïtienne. Elle n’avait pas non plus informé les donateurs qui la finançaient et elle payait les salaires de ces prédateurs sexuels avec l’argent des contribuables provenant de donateurs étrangers. Quoiqu’Oxfam ait eu pris connaissance des actions de ce directeur pour une deuxième fois, il ne l’avait toujours pas renvoyé – il l’avait autorisé à démissionner et à préserver ainsi ses perspectives de carrière. Traiter la question de cette façon lui avait permis de passer à une autre organisation, et cela avait mis d’autres personnes en danger.

Oxfam conteste l’expression «avoir étouffé le scandale». Cependant l’aspect sémantique ne nous préoccupe pas. Ici, en Haïti, nous savons exactement ce qui s’est passé, comment il a été traité, et pourquoi.

Nous comprenons aussi que le personnel d’une agence a été attrapé en traitant Haïti comme son terrain de jeu illégal, commettant des crimes sexuels, et que les responsables ont été rapidement expulsés du pays sans que ni la police, ni les services de protection sociale haïtiens n’aient été alertés – dont le devoir absolu est d’intervenir dans de tels cas. L’abus a eu lieu sur le sol haïtien, impliquant des citoyens haïtiens, et c’est la loi haïtienne qui a été violée. Il peut surprendre certains d’apprendre que, dans un tel cas, les autorités haïtiennes sont en charge – même lorsque l’auteur est blanc et privilégié, et que la victime est noire et défavorisée.

Nous comprenons et connaissons ce scénario parce que le problème est plus important qu’Oxfam et qu’il est beaucoup plus vaste que les abus sexuels commis par les travailleurs humanitaires. Alors, prenons ce « moment Oxfam », ce moment hideux de prise de conscience, pour réfléchir sur l’essentiel.

Le paradigme général de l’aide et du pouvoir en Haïti, comme ailleurs dans le monde en développement, n’est pas équilibré. Notre gouvernement est souvent évincé par les agences d’aide qui refusent tout contrôle local, poursuivant leur propre agenda et programmes de développement et d’aide humanitaire dans notre pays. Le niveau et la direction de l’aide, ainsi que sa mise en œuvre, sont contrôlés par l’influence des donateurs avec peu ou pas de contribution du gouvernement haïtien ou d’autres parties prenantes locales.

Dans le système actuel, des milliards de dollars d’assistance étrangère ont été sont en train d’être utilisés dans des projets de développement – ici ou ailleurs – qui sont surfacturés et mal gérés.

Assurément, quelque chose doit changer. Diminuer l’aide n’est certainement pas la solution, et très peu de gens – à l’exception de quelques idéologues malintentionnés – pensent que ce serait une solution efficace ou responsable. Au fil des décennies, les gouvernements donateurs ont été guidés par une empathie remarquable pour ceux qui souffrent au-delà de leurs frontières et, plus récemment, ont également compris que l’aide était un moyen d’assurer la sécurité et la stabilité mondiales. Haïti a besoin de l’appui de la communauté internationale en même temps qu’il s’évertue à stabiliser son économie et, en fin de compte, établir un niveau de prospérité nationale qui nous permettra d’être autosuffisants. Nous sommes vraiment reconnaissants envers les contribuables et les décideurs, ainsi que les nombreux travailleurs humanitaires bienveillants et dévoués qui continuent de rendre possible cet appui à notre développement.

Cependant, notre gouvernement doit maintenant s’approprier le processus de développement. Pour que les fonds des contribuables étrangers puissent être dépensés efficacement en Haïti, les organisations multilatérales, les organisations philanthropiques et les organisations non gouvernementales doivent passer d’un contrôle singulier de la planification et de l’exécution à une structure sur laquelle ces projets sont alignés sur les priorités du gouvernement suivant la déclaration de Paris de 2005. Une appropriation accrue de l’aide publique au développement par Haïti transformerait les résultats à court terme ou ponctuels en résultats durables à long terme, tout en réduisant la duplication des efforts des divers organismes. En outre, rien n’améliorerait davantage le renforcement des institutions haïtiennes que de travailler main dans la main avec les partenaires pour améliorer les systèmes de gestion du gouvernement et rendre nos institutions redevables aux résultats durables, même au risque de perdre des ressources importantes.

Pendant des décennies, malgré une aide étrangère abondante, Haïti demeure enfoncée dans un cycle de pauvreté et de sous-développement. Mais cela peut changer – cette aide peut aller de l’argent dépensé à l’argent payé pour des résultats. Nous avons déjà prouvé que nous pouvions réduire les coûts et obtenir les résultats. L’année dernière, le gouvernement a lancé plusieurs projets d’infrastructure à l’aide d’un mécanisme qui équipe les directions départementales des Travaux publics afin qu’elles puissent construire des routes. Les projets ont été achevés pour une fraction des prix exorbitants auxquels ils étaient auparavant construits par des groupes non étatiques.

Nous savons exactement ce dont nous avons besoin pour que notre pays se développe, devienne plus autonome et se démarque de la dépendance vis-à-vis de l’aide. Par exemple, Haïti ne dispose pas de réseau électrique national. Si nous ne pouvons pas fournir de l’électricité 24 heures sur 24 dans tout le pays, notre économie ne grandira jamais et nous ne progresserons jamais. C’est un domaine clé où nous avons besoin de fonds étrangers – tant de la part des donateurs que des investisseurs. Sans la grille, toute aide sera temporaire et tous les gains seront éphémères.

Nous savons où nous devons aller, et nous savons comment y arriver.

Haïti a besoin d’un développement réel et durable. Et, à mesure que notre pays progressera vers le développement et que notre économie se renforcera, un plus grand nombre de nos communautés se libèreront du piège de la pauvreté – ce qui signifie que moins de personnes seront vulnérables, comme les femmes qui ont été la proie du personnel d’Oxfam. Alors que nous établissons la responsabilité de ce qui s’est passé en 2011, nous devons, en même temps, rechercher des solutions limpides à long terme aux causes profondes. Il ne suffit pas de punir une ou deux personnes, ou de diaboliser une organisation. Nous avons un cycle complet à briser pour que les vulnérables deviennent autonomes.

Par Jovenel Moïse

23 février 2018

*Traduction française: la présidence

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