La cigarette et les mains

Quand l’astre du jour se couche orange et indigo dans la mer caraïbe, il fait bonheur échanger des souvenirs entre amis. Il suffit d’un détail évocateur, d’un lien ou d’une odeur pour que surgisse le rappel d’une aventure extra-sensorielle ou d’un événement mondain. C’est au tour de Carline de nous faire part de l’une de ses expériences d’extra-lucide.

En 1972, Carline est une jeune femme d’allure et de manières raffinées. D’une élégance de la mise mêlée de coquetterie, elle est l’une des plus jolies de l’époque. Ce n’est point là son plus grand attrait : elle est de compagnie agréable, laissant parfois percer une note d’effronterie dans son langage. Son époux a pour elle toutes les indulgences. Il admire son intelligence avide de connaissances. Malgré la certitude des lendemains assurés, Carline diplômée en sciences politiques, poursuit avec assiduité des cours de joaillerie et d’arts plastiques. Si le même sens des valeurs habite les conjoints, la jeune femme étonne son compagnon par la sûreté de ses dons extra-sensoriels. En effet, Carline a une disposition naturelle pour les choses spirituelles, tout en faisant partie de ceux capables de témoigner de phénomènes paranormaux.

Par une superbe journée d’été, le mari de Carline, ingénieur papetier, invite son épouse à l’accompagner pour l’est de Java, où, iI doit visiter une usine située dans la ville de Bandmihangi, en face de l’ile de Bali. La jeune femme est ravie à la perspective d’enrichir ses connaissances par la rencontre de gens d’une autre culture. Un chauffeur les conduit vers la papeterie où les attendent leurs hôtes.

Les deux visiteurs goûtent un moment de calme dans une ville ensoleillée. Ils se laissent envahir par le charme du paysage alentour. N’ayant pas de climatisation dans la voiture, les portières ont leurs vitres baissées, laissant passer une petite brise sur le jour s’écoulant lentement au fil de leur parcours. Carline pose sa tête sur le dossier de cuir fauve du véhicule. Elle se propose d’augmenter sa sensation de bien-être en allumant une cigarette. Heureuse initiative pour un fumeur qui tire des moments de pur délice dans les volutes de fumée. Malheureusement, ses trois tentatives pour allumer sa cigarette demeurent vaines. Le courant d’air créé par le déplacement du véhicule en marche, éteint l’allumette. Carline tente encore sa chance, s’est alors que deux grandes mains, terminant des bras de couleur blanche, viennent prestement se mettre en coupe pour faire un barrage au vent et lui permettre d’achever son geste. La première bouffée tirée, Carline est prise de stupeur. D’où viennent ces mains blanches ? Elle est dans un pays où les gens ont de teint sombre. Des larmes coulent sur son visage. Le mari s’inquiétant du comportement de sa femme, cette dernière lui raconte ce qu’elle vient de vivre dans les détails.

Ils arrivent à destination quelques minutes plus tard. Par politesse, on leur offre du thé, des jus, des biscuits et des sandwiches, tout en s’informant des nouvelles du voyage. Carline se garde de mentionner le phénomène qui s’est produit sur la route. Elle juge incongrue de confier à des inconnus pareille aventure. Elle compte sans la spontanéité habituelle de son mari. Celui-ci conforté par l’accueil chaleureux de leurs hôtes, raconte avec une certaine légèreté, l’émotion vécue par sa femme sur le chemin de l’usine. Les malais demandant des détails de l’événement deviennent de plus en plus intéressés. Ils veulent savoir où cela s’est produit. Carline plongée dans l’embarras, redoutant le jugement de ces étrangers, répond avec une certaine réticence :

– Je ne voudrais pas vous imposer le récit de cette situation singulière, que je ne peux même pas analyser.

Contre toute attente, la réaction se fait pressante :

– Allez y dites-nous ce qui s’est passé.

– S’il vous plait, faites une description détaillée de la scène et de l’endroit ou elle s’est produite.

Consciente de la curiosité suscitée par le récit, l’époux de Carline lui demande d’accéder à la demande de leurs interlocuteurs. Ressentant une certaine angoisse, de peur de passer pour une affabulatrice à l’imaginaire puissant, elle hésite. Va-t-elle mettre en péril les relations nouvelles de son époux avec les malais ? Cependant, nul ne semble choqué par l’invraisemblance de ce qui est raconté. Tous prêtent une oreille attentive aux menus détails évoqués :

– J’étais dans le voisinage d’une sucrerie. Il y avait une forte odeur de sucre dans l’air ambiant. Je connais bien cette senteur. Dans mon pays, je suis familière de ce parfum que dégagent les alentours de la compagnie sucrière HASCO. Ne connaissant pas votre pays, j’essaye de vous informer de l’adresse où je me trouvais.

Les interlocuteurs sont de plus en plus sidérés par l’ampleur que prend la confidence. Bandant tous les ressorts de son intelligence, Carline prépare une réponse à ce qui va se produire. Quelqu’un décide enfin de parler :

– Vous avez fait une imprévisible plongée dans un passé lointain. C’était en effet une sucrerie, fermée depuis de longues années. Elle appartenait à des Hollandais à l’époque où l’Indonésie était sous la domination hollandaise, il y a de cela très longtemps. Snahrto est notre président actuel… Carline qui s’attendait à une ironie mordante, tombe des nues :

– Vous ne faites aucune interprétation irrationnelle de la réalité. Cette sucrerie a été fermée parce qu’il y avait tant de phénomènes bizarres qui s’y passaient que personne ne voulait demeurer dans cette maison qui paraissait fort agréable au prime abord. Même ceux qui étaient rompus aux émotions fortes ont renoncé à y habiter.

Carline, surprise, ne peut faire que cette remarque :

– En tout cas, si j’ai vu un fantôme, c’est un fantôme galant.

Marie Alice Théard

(IWA/ AICA)

Petites histoires insolites tome VI

Source: le National

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