Le Dr Agnès Binagwaho conte aux Haïtiens l’expérience rwandaise en matière de santé

Avec sa sympathie, son sourire enjôleur mais aussi son engagement pour le changement, l’ancienne ministre de la Santé du Rwanda, en visite en Haïti, nous parle du virage effectué par les autorités rwandaises. Rwanda, pays détruit qui se reconstruit. Le secret, c’est en fait qu’il n’y en a pas. Il faut juste un plan, une vision mais aussi l’autorité pour canaliser l’aide externe. Dans beaucoup de domaines, le Rwanda est un modèle dont Haïti peut s’inspirer, notamment en matière de santé. Le Dr Agnès Binagwaho explique que pour établir l’accès équitable à tout le monde, on n’a besoin que de trois agents de santé par village, un centre de santé par secteur et un hôpital par district et des hôpitaux universitaires par région.

« L’histoire du Rwanda est basée sur comment sortir de la pauvreté, comment donner accès à l’éducation, à la santé à la population…. Notre philosophie est de servir les plus vulnérables, et faire en sorte que tout ce qu’on fait provoque le développement humain, contribue au développement humain en ne laissant personne en dehors. C’est de là que le Rwanda est parti », a expliqué le Dr Agnès Binagwaho au Nouvelliste lors d’un entretien exclusif à l’hôtel Marriott.

Le Rwanda est ce pays détruit par le génocide des Tutsie en 1994 et qui se reconstruit. Cette reconstruction est basée sur l’humain. Tout s’accorde à dire que le pays de Paul Kagame a mené une révolution dans plusieurs domaines mais surtout en matière de santé. 24 ans plutôt, le Rwanda a été connu pour être le pays où le pourcentage de personnes sous traitement du VIH était proche de zéro, où la mortalité marterno-infantile dépassait le baromètre.

« Ces 24 dernières années, on arrivait à contrôler et à améliorer la prévention de ce qui avait la plus grande morbidité et mortalité. Et comme dans beaucoup d’endroits, c’était le VIH, le paludisme, la tuberculose. Aujourd’hui, il n’y a personne sur le territoire du Rwanda qui peut se dire séropositif et qui n’a pas accès au traitement. On teste la personne. Si elle est positive, dans les trois jours qui viennent, si elle accepte les conditions, elle est mise sous traitement », a-t-elle ajouté.

En matière de vaccination, ce pays situé en Afrique de l’Est ne figurait nulle part. « Aujourd’hui, on a 93% de tous les enfants rwandais vaccinés de 11 antigènes pour les garçons et 12 pour les filles. Dans le calendrier vaccinal, on ajoute le vaccin contre le cancer du col de l’utérus : antipapillomavirus humain. Le cancer le plus tueur chez la femme », a affirmé celle qui fait le plaidoyer et la mobilisation politique en faveur des femmes et des enfants. Notons que, malgré les multiples tentatives du responsable de programme de l’oncologie du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), le Dr Jean Ronald Cornély, de faire introduire le vaccin antipapillomavirus humain (HPV) dans le calendrier vaccinal, rien n’est toujours fait.

Dans la politique de redressement du Rwanda, la santé et l’éducation ont été privilégiées. Aussi bien dans la société civile que dans les secteurs privé et public. Pour cela, on a étudié les obstacles : les obstacles géographiques, la distance, la finance, la culture…

Pour la géographie, le pays a créé un système d’agents de santé communautaire : trois par village. Il y a deux modèles développés : l’un par Parteners in Health (des agents accompagnateurs), et l’autre par l’État (des agents élus). Le scrutin se déroule en se plaçant derrière le candidat. La personne ayant recueilli le plus de voix est élue, puis formée. « À 80%, les problèmes de santé sont résolus dans les communautés par les agents de santé. En faisant cela, on brise la barrière géographique, la barrière financière et l’accessibilité aux soins », a-t-elle expliqué.

La stratégie utilisée pour combattre la distance a été la création d’un centre de santé sur une surface équivalant à l’habitat de 15 000 personnes par secteur, un hôpital par district, un hôpital régional et enfin des hôpitaux universitaires.

Quant à l’accès financier, une mutuelle de santé a été mise en œuvre. Elle est basée sur la solidarité. On paie selon son revenu. 25% de la population est trop pauvre et ne paie rien. Environ plus de 60% paie 5 dollars par les membres de la famille, 12% paie 12 dollars. Mais tout le monde a la même carte. « Arrivés à l’Hôpital, les gens paient 10% du coût des soins de santé. Pour les 25% des plus pauvres, la facture est envoyée à l’État. »

Contrairement à Haïti où l’offre de santé est détenue par le secteur privé, au Rwanda, la médecine privée existe mais très peu. L’aide extérieure est aussi présente, mais le gouvernement la canalise. La plupart des vaccins sont financés par des bailleurs internationaux, mais le Rwanda finance aussi des vaccins jugés importants tels que le vaccin antipapillomavirus humain (HPV). « S’il y a un vaccin, un moyen de prévenir une maladie qui existe quelque part, il n’y a aucune raison de ne pas les donner aux femmes, que ce soit au Rwanda ou à Haïti », exhorte la rectrice de l’Université globale basée sur l’équité.

Si la finance a joué un rôle majeur dans la reconstruction du Rwanda, la plus importante a été la vision prônée, laquelle est basée sur l’équité. « Le Rwanda n’est pas un pays riche, on n’a pas d’or ni de pétrole. Notre richesse, ce sont les gens. Quand on a un bon plan, l’argent est une fantaisie. Si vous voulez créer quelque chose de durable, il faut servir les pauvres, développer le secteur public parce que les pauvres n’iront pas dans le secteur privé. Au Rwanda, c’est ce qu’on a fait », a confié l’ancienne ministre de la Santé du Rwanda.

À la question quel plan stratégique mis en œuvre pur financer le secteur santé au Rwanda, le Dr Binagwaho fait comprendre que tout est régularisé. Le cadre légal fait injonction au gouvernement d’accorder au moins 15% du budget national à la santé. La ministre de la Santé n’a pas à s’inquieter sur ce point, dit-elle. Elle nous conseille d’emprunter cette voie. Mais aussi de canaliser l’aide des bailleurs suivant nos priorités.

Comme une exhortation, le Dr Agnès Binagwaho croit qu’Haïti doit pouvoir prendre les rênes de l’aide externe. « Le problème n’est pas ces étrangers qui pensent que la meilleure façon de vous aider c’est de faire ça ou ça, mais c’est quand nous, on est incapable de dire que la meilleure façon est de faire ça et d’oublier que sur le territoire national, il n’y a qu’une seule souveraineté, c’est la nation. » Il faut avoir un plan et s’y tenir.

Haïti et Rwanda ont plusieurs points de similitude, notamment en matière de superficie (27 750 km2 pour Haïti contre 26 336 km² pour le Rwanda) et en matière de densité de la population (environ 11 millions d’habitants contre plus de 11 millions d’habitants). « Si le Rwanda a fait cette révolution, on peut aussi le faire », a soutenu le Dr Agnès Binagwaho.

Source: le nouvelliste

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