Le prix de la mangue sous la plume de Mischa Berlinski

« Dieu ne tue personne en Haïti» (roman), est un cri de cœur. Un jeune Américain, Mischa Berlinyski, rejoint à Jérémie sa femme qui travaille pour la Mission des nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah). Il tombe amoureux du pays d’accueil. En attendant de livrer aux lecteurs de Le Nouvelliste notre sentiment sur le regard admiratif que pose l’auteur de ce récit sur nos modes de vie, en avant-goût je relaie une corrélation entre la mangue et la route que je relève aux pages 51 et 52 de « Dieu ne tue personne en Haïti», Albin Michel, 2018. Les principaux personnages sont Terry White (un policier américain qui travaille pour la UNPOL à Jérémie), son ami le juge Johel Célestin et Mischa Berlinski, lui-même.

Les charmes de la Madame Blan

Les trois amis ont un échange sur les variétés de mangues dans la Gand’Anse. Mischa Berlinski déclare que « sa préférée est la Madame Blan, une mangue à la peau fauve qui, une fois incisée, révèle une chair pâle aussi tentante que les cuisses de cette maîtresse de plantation du temps jadis aux cheveux blonds dont le fruit porte le nom». L’auteur dévoile «avoir cru autrefois que l’Alphonso, une mangue cultivée dans le sud de l’Inde, était la meilleure au monde». Mais la Madame Blan est « plus subtile, moins fibreuse et plus sensuelle». On dirait une déclaration d’amour. Cet engouement pour la Madame Blan va tourner en information commerciale. Quel en est le prix ?

Le prix de la banane

« Quelques gourdes, peut-être ?

– Je paye une gourde la banane. Et dix gourdes la mangue, dit-il.

– C’est beaucoup ?

– Vous savez combien coûte une banane à Port-au-Prince ? À Port-au-Prince, la capitale d’un pays tropical, vous payez parfois vingt-cinq gourdes la banane. Parfois plus.»

Le juge Johel Célestin attendait une réaction de la part de Mischa Berlinski. Comme elle ne venait pas, il poursuivit. Alors là, une révélation surprenante :

« Ce sont les riches qui mangent des bananes à Port-au-Prince. Pas les pauvres. Les pauvres ne mangent pas de fruits à Port-au-Prince.»

Le populaire déjeuner du matin

Pour l’amour de vérité, j’arrête momentanément la citation pour apporter une rectification : tout le monde mange de la figue-banane à Port-au-Prince. La femme du peuple qui faute de trouver du travail devient entreprenante, sillonnant au matin les rues de la ville, une cuvette sur la tête. À l’intérieur sont rangées des biscuits, des œufs bouillis et de la figue-banane. Sur son chemin, elle effectue de temps à autre une halte pour servir un client en quête d’un déjeuner sommaire. Ailleurs, on dit un repas sur le pouce, c’est pareil chez nous sans que cela ait à voir avec la catégorie sociale à laquelle l’on fait partie. Voilà pour la précision.

Radiographie de la pauvreté

Poursuivons : « Il y a des bébés qui se couchent le ventre vide à Port-au-Prince parce qu’ils n’ont rien à manger, et ici il y a des bébés au ventre gonflé parce qu’ils ne mangent que des bananes et des mangues. Vous ne pensez pas que la femme qui m’a vendu ses bananes une gourde pièce préfèrerait les vendre cinq gourdes ? Évidemment que oui. Et vous savez pourquoi elle ne peut pas le faire ? Parce qu’il n’y a pas de route.»

C’est alors que l’auteur assène le cliché, le lieu commun du dollar quotidien comme revenu salarial en Haïti. Par la bouche de qui ? Du juge Johel Célestin. Il y eut un moment de silence. Le juge se tut, Mischa Berlinski se tut et Terry White aussi. Puis, Johel Célestin reprit :

Le problème du revenu dérisoire

« Les gens vivent avec un dollar par jour. S’ils avaient trois dollars par jour, ça irait. Avec cinq dollars, ils seraient à l’aise. Ils auraient de quoi nourrir leurs enfants, de quoi payer un docteur quand ils tombent malades, de quoi les envoyer à l’école, peut-être même de quoi mettre quelques sous de côté et démarrer une petite affaire. Acheter quelques cochons. Il y aurait des docteurs et des écoles parce que les gens pourraient se le permettre. Pour ça, il leur faut cinq dollars par jour, et ce qui peut faire la différence… c’est une route. C’est bien joli de construire une école et des latrines, ou encore de distribuer des moustiquaires, mais au bout du compte, les gens n’ont toujours pas cet unique dollar pour tenir du lever au coucher du soleil.»

Ce qu’on peut tirer d’un arbre

Le juge attire l’attention sur un magnifique manguier croulant sous les fruits, en bordure du terrain. « Dans le nord, vous pouvez, informe-t-il, tirer peut-être vingt gourdes pour une douzaine de ces mangues-là. Un arbre comme ça peut produire, quoi… ? Cent douzaines en une saison. Ce qui ferait soixante-quinze dollars, rien qu’en récoltant les fruits de votre propre manguier. Deux ou trois arbres, et on arrive à des sommes que les gens ne gagnent même pas en une année.»

Le coup de foudre pour Haïti

To make an end to this report, venons-en à la calamité de n’avoir pas de route. Les trois amis échangent sur les «causes de nos malheurs». Il n’y a pas toujours du vrai dans leur démonstration argumentative comme rien n’est faux. Au lecteur de faire la part des choses. Mischa Berlinski, jeune romancier américain, épris de folie d’amour pour Haïti, aide à la découverte d’un peuple sympathique, aux modes de vie simples, bref d’une Haïti attachante. Alors, comme pour mettre fin à cet intéressant échange, il livre son sentiment personnel, celui d’un profond humaniste.

Ce que peut apporter la route

« Les mangues ! Un fruit d’exportation ! La voix de Johel était sincère, passionnée, persuasive. Un manguier, pour un petit paysan, c’est comme une petite machine à faire de l’argent : un manguier et une route, ce sont les frais de scolarité de votre enfant, un manguier et une route, ce sont des examens prénataux pour votre femme ; un manguier et une route, c’est une citerne en béton pour recueillir l’eau de pluie, et ça signifie que vous ne boirez plus l’eau des fossés. Un manguier sans route, en revanche, c’est juste un tas de fruits, un manguier sans route, c’est un bébé au ventre gonflé ; un manguier sans route, ce n’est que du bois. Et que deviennent les mangues ? Elles tombent par terre et pourrissent ; les cochons les mangent les mangues et les gosses ont faim. Et pourquoi cela ? Parce qu’il n’y a pas de route.»

Un vibrant plaidoyer d’un admirateur d’Haïti pour que les choses changent et pour que recule la pauvreté envahissante.

 

Source: le nouvelliste

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