Malgré Matthew, la Grand’Anse ne mourra pas de faim

On s’approchait de 9h a.m. Aux abords de la Place Dumas, au centre-ville de Jérémie, des bouquinistes approchent une paysanne. Une marchande ambulante, avec sur la tête un panier en plastique rempli de figues-bananes arrivées à maturité et bien mûres. L’un des acheteurs, tout en se baissant vers le panier déposé entre-temps à même le sol commente: “Matthew (faisant allusion au cyclone dévastateur des 4 et 5 octobre 2016) croyait qu’il nous mettrait à genoux et qu’il nous affamerait….” Un autre apostrophe gentiment la marchande: “Quelques mois auparavant, je n’aurais pas marchandé, maintenant Machann, arrange-toi pour me vendre 25 gourdes de figues mûres!”. La marchande, prenant part aux échanges, lui en donna trois et l’acheteur, tournant sa face vers la cathédrale Saint-Louis, de rendre gloire à Dieu, arguant que quelques mois plus tôt ces figues-bananes lui auraient coûté 75 à 100 gourdes.

La nature en avance sur les politiques publiques

L’intervention divine est le seul argument que cet acheteur et beaucoup d’autres comme lui de la population grand’anselaise trouvent pour expliquer la profusion des fruits, dont papayes, oranges, grenadines, légumes et autres produits agricoles disponibles désormais, depuis la fin du mois d’octobre, dans tous les marchés publics. Et cela, loin de la mise en oeuvre d’une quelconque politique publique, loin de l’intervention prévisible et toujours aussi désordonnée des ONG ou d’autres organisations d’aide humanitaire, au lendemain de l’ouragan qui avait tout raflé sur son passage, dans les départements du Sud et de la Grand’Anse. Depuis octobre, les habitants des banlieues vont même jusqu’à reprendre goût, par exemple, aux bavardages, dès l’aube, des paysans et paysannes en route vers la ville pour écouler quelques produits des champs.

Le directeur départemental du MARNDR dans la Grand’Anse, l’agronome Vladimir Potgony Jean, a une approche scientifique de la question. Il reconnaît que Matthew avait tout dévasté, au point de laisser la population dans un état d’hébétude et de désespoir. “Les squelettes des arbres centenaires jonchant encore les terrains en sont d’illustres témoignages”, précise-t-il. « Mais, loin d’une reforestation certaine, la Grand’Anse étant une zone semi-humide et avec les récentes pluies, on observe une végétation naturelle spontanée qui surprend les non connaisseurs. Et avec elle, la floraison des arbres fruitiers et une production de denrées d’exploitation, dont le café, le cacao », a confirmé l’agronome sur un ton optimiste.

Le responsable du MARNDR dans la Grand’Anse projette également, à part les figues-bananes, une production explosive d’ignames et d’arbres véritables. Ceux-ci, quoiqu’étant des fruits saisonniers, commencent à faire en effet les délices des amateurs de tonmtonm qui publient et commentent les photos de leurs plats sur Facebook. Et ceux qui aiment accompagner leur riz de haricot, pois noir ou pois congo, ne seront pas en reste. L’expert agricole croit que, “comparé au département du Sud tout aussi anéanti par le cyclone Matthew, mais où les terres sont mieux irriguées, donc plus avantagées, les plantations dans la Grand’ Anse ont bénéficié après l’ouragan d’une pluviométrie qui favorise la récolte, laquelle devrait s’étendre jusqu’en février 2018.

L’insécurité alimentaire moins mordant

Selon certaines projections faites par des voix non expertes immédiatement après le passage de Matthew, le dard de l’insécurité alimentaire devait frapper atrocement la région Sud-Grand’Anse. Une réflexion que ne partage absolument pas le responsable du MARNDR, aux Cayes, l’agronome Moïse. En tout cas, si la récolte envisagée se concrétise, cette sombre perspective devrait s’éloigner, quoique pas à 100%, des familles grand’anselaises qui en sont familières. En effet, loin de réfuter catégoriquement, comme son homologue des Cayes, la projection relative à une éventuelle menace d’insécurité alimentaire, l’agronome Potgony a tenu à y mettre un bémol. Pour se prononcer, il tient compte de plusieurs autres facteurs.

« Au vu de la récolte qui s’annonce, je n’irais pas jusqu’à parler de totale élimination de l’insécurité alimentaire dans la Grand’Anse. Je préfère dire que la famine, cette catastrophe initialement prévue, sera considérablement atténuée », a confié l’agronome. Sa prudence prend en considération des éléments dont, entre autres, la précarité des infrastructures routières et agricoles, le pouvoir d’achat toujours limité de bon nombre de ménages, leur diète alimentaire déséquilibrée, la cherté de la vie, et même certaines mauvaises pratiques agricoles des paysans. Par exemple, « les bananiers auraient dû être dégarnis et les rejets plantés à nouveau, mais ce n’est pas ce qui est observé », fait remarquer M. Potgony qui a admis en même temps que l’accompagnement du ministère est insuffisant. La Caravane du changement réalisée, au dire de l’agronome, de concert avec le MARNDR, devrait constituer en ce sens un palliatif. Cependant, les résultats tardent encore à se manifester.

En somme, quoique les actions tant des autorités publiques que des acteurs internationaux aient été désordonnées dans la phase d’aide aux victimes de Matthew de la Grand’Anse, cela aura tout au moins permis à bon nombre de sinistrés de reprendre leur souffle, assez [sic] pour attendre que la nature, dans sa clémence cette fois, leur accorde ses faveurs et leur redonne, contre toute attente, un réel espoir contre la famine ou l’insécurité alimentaire projeté tout de suite après le cyclone, sous la forme d’une récolte substantielle qui s’annonce déjà.

Source; le nouvelliste

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