Ode à Émeline

Émeline. Femme-flamme. Flamme de femme. Femme-vigie. Femme-voyance.

Dis-nous.

Du haut de ton poste, qu’est-ce que tes yeux avaient donc vu venir, que nos yeux ne pouvaient alors voir, lorsqu’en ces jeunes années de l’ »Haïti libérée » tu chantas de ta voix fêlée : « Ayiti asyèt fayans, ou kwè ou gen yon ti chans ?  »

Qu’avais-tu donc entrevu, avant nous, pour que ton chant d’ordinaire si frais, si galvanisant, si joie-de-vivre s’étouffât ainsi dans ta gorge, en complaintes blessées, presque désespérées ? « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux « , a dit le poète. Ton art illustre au plus haut point cette vérité.

Dis-nous.

Par quelle alchimie tienne pureté de la voix et mélancolie se trouvent-elles à ce point mêlées, fondues dans ton chant ? Quand tu chantes la maman à genoux, piétinée, humiliée par ses propres fils, et par des amis qui ne se comportent pas toujours en amis, d’où me vient, au-delà de la douleur, ce bonheur qui me fait mal, cette douleur qui me fait du bien ? Sont-ce les sortilèges de ta voix, femme-flamme, qui subliment nos souffrances en transes de bonheur ? Quel secret est le tien, pour que tu arrives à nous mettre au bord des larmes quand tu chantes, déchirée, ton titre-oxymore « Plezi mizè » ? Plaisir de la misère. Plaisir de misère. Misère du plaisir.

J’aime quand dans « Plezi mizè » ta voix persifleuse attaque, abruptement : « De vaksin, de tanbou, Ayisyen anraje. » Il suffit de deux coups de tambour bien ajustés, en effet, pour que soient aussitôt mis en veilleuse le mal-être et le mal-vivre de tout un peuple.

Sommes-nous, à cet instant, hédonistes ou masochistes ? Sommes-nous, à cet instant, les enfants d’Épicure et d’Horace, adeptes du 2 jou a viv et du carpe diem, ou sommes-nous plutôt les disciples de Leopold Sacher-Masoch2 ? Probablement les deux.

C’est « cordes et âme3 » que je salue ta voix. C’est « cordes et âme » que je célèbre ton talent. C’est « cordes et âme » que « mwen mete chapo ba devan talan atis ou ». Salut, ô artiste ! Salut, ô femme !

Quand tu fais trembler les graves de ta voix, avec dans le fond de ta gorge comme un racloir, ce sont les enfants d’Haïti qui ont la chair de poule. Quand tu fais gronder les basses de ta voix, avec dans le fond de ta gorge comme une râpe, c’est Agawou lui-même qui est convoqué depuis l’Afrique lointaine, depuis la Guinée ancestrale. Et de ta voix tonnante, tu le charges, lui le dieu du tonnerre et de la foudre, de ramener à l’ordre les enfants du lakou, et de les rappeler à leurs responsabilités : « Agawou, ou pa wè yon tan malè ! Bagay yo pa ka rete konsa non… Pale a timoun yo non. »

Agawou ne se le fait pas dire deux fois. Lui qui a l’habitude du commandement. Alors, il prend sa grosse voix, sa plus grosse voix, racle le fond de son gosier – pas pour s’éclaircir la voix, à la manière d’un chanteur qui va entrer en scène, mais au contraire pour la « bassifier » davantage. Il pousse alors ses basses à fond, et, émule de Zeus ou de Jupiter, il vous déclenche depi nan Ginen un gigantesque éclair, un terrifiant éclair, qui traverse le vaste espace du ciel en myriades d’arborescences lumineuses. Grand branle-bas dans le ciel du lakou. Grondements. Roulements de tonnerre. On dirait que là-haut des déménageurs sont au travail. On croirait entendre les lourds meubles du déménagement traînant contre le plancher du ciel… Est-ce que le ciel serait en train de foutre le camp, lui aussi ? Est-ce qu’il serait en train de partir, lui aussi, vers d’autres cieux ? vers des cieux plus cléments ? Ce serait un comble…

Et monté sur son char sonore, Agawou vint s’immobiliser au-dessus du lakou.

Il tonne, dans un vacarme de tous les diables : « TONNÈ FOUT ! SA K AP PASE LA A ? SA K AP PASE NAN LAKOU A ? TIMOUN DEZÒD, TIMOUN DEZÒDONE, NOU PA WÈ PEYI A K APRALE ? SA N AP FÈ POU AYITI ? SA N AP DI AK AYITI ? »

Il leur fit alors un long discours, pour leur dire sa honte devant les tristes spectacles qu’ils mettent en scène, la discorde qu’ils cultivent si jalousement entre eux, et le gouffre indigne où cela les a plongés. Il leur fit alors un long discours pour leur rappeler d’où ils sont venus, à quoi ils sont appelés. Il leur remit en mémoire, pêle-mêle, les humiliations subies dans l’enfer des plantations de Saint-Domingue, la rédemption du premier janvier 1804, leurs errements subséquents, leurs fourvoiements, les divisions entretenues, leur déchéance inévitable, leur consentement à de nouvelles formes de servitude… Il posa devant leur conscience l’obligation morale qu’ils avaient, envers eux-mêmes, envers les Ancêtres, envers leurs enfants, de lave figi yo, de lave figi Ayiti, de lave figi Zansèt yo.

Les enfants dezòd et dezòdone du lakou, confus, contrits, déclarèrent solennellement, la main sur le cœur, jurèrent leurs grands dieux, oui, promis-juré, que, cette fois, ils avaient bien compris, oui, ils avaient bien reçu le message, et ils promirent de renoncer dorénavant à passer le plus clair de leur temps à se bagarrer, à se piéger, à se nuire, à ranse, à betize. Nombre d’entre eux jurèrent sur la tête de leurs enfants que « wi, mezanmi, vye nèg pa vye chen, li lè pou nou ranmase karaktè nou ».

Mais que valaient tous ces serments, au pays du « wi pa monte mòn » ? Les enfants dezòd et dezòdone du lakou feront-ils mentir cet adage qui les fait passer pour des parjures, « pou moun ki pa gen pawòl, pou moun ki pa gen mo » ? Auront-ils à cœur, cette fois, de tordre le cou à cette parole stigmatisante ?

C’est l’avenir qui le dira.

Mais comme toujours, même en ces instants graves et solennels, même en ces moments de recueillement concentré, le mot pour rire trouva moyen de suinter à travers l’assemblée des habitants du lakou… La mine tout ce qu’il y a de plus sérieux, un « enferyè » proclama que s’il devait être parjure un jour, eh bien, dès qu’il aurait mis les pieds dans la rue, qu’un véhicule venant- à-passer kase koub sèk4. Cette plaisanterie incongrue fit retomber un peu la tension émotionnelle au sein de l’assemblée. Certains rirent de bon cœur à ce calembour. D’autres, plus nombreux, se fâchèrent et rabrouèrent le plaisantin, qui, fier de son bon mot, riait à belles dents… Au fait, était-ce une simple blague innocente, ou était-ce déjà la première dérobade ?

C’est l’avenir qui le dira.

Comme pour colmater la brèche, ou pour se rassurer sur sa propre conviction, une femme lança du milieu de la foule : « Tonnè kraze m, n ap fè l ! Mwen sèmante swasanndisèt fwa sèt fwa, n ap chanje sa ! Nou te fè sa deja an 1804, n ap refè l ankò !  »

Un air déjà entendu, mais pourquoi pas, cette fois ?

C’est l’avenir qui le dira.

Juste à ce moment-là, venue d’on ne sait où, la voix grave d’Émeline, entre souffrance et exaltation, s’éleva au-dessus de l’assemblée : « Depuis longtemps nous luttons sur le front des Amériques. Et nous tombons souvent. Comme Toussaint Louverture, Delgrès, Mackandal. Mais nous nous relevons, avec la voix de Bob Marley, avec les poings de Mohammed Ali, avec la gloire du roi Christophe.5 »

Des frissons s’insinuèrent dans les corps et trouvèrent le chemin des fibres les plus secrètes des cœurs. Et quand la voix d’Émeline, éperdue de douleur, attaqua le refrain « BENI YO, BENI YO, PAPA / PAPA, BENI YO, BENI YO / W A BENI YO », ce fut une douce effusion d’émotions et de sentiments, qui se fondirent en une même communion de ressentis, à la fois exaltés et douloureux. L’assemblée chantait, se balançait sur place, les yeux fermés, bercée par une douce ivresse, main dans la main, en formant une longue chaîne de solidarité et de fraternité.

On n’était pas à l’Arcahaie. Non, on n’était pas au congrès de l’Arcahaie, où l’entente historique fut scellée. Il n’y avait pas Dessalines. Il n’y avait pas Pétion. Il n’y avait pas là Catherine Flon. Mais d’où vint cette impression tenace qu’on était au commencement de quelque chose ? Mais d’où vint que Arcahaie est venu frôler toutes les consciences ?

NOTES DE BAS DE PAGE 1Émeline Michel, célèbre chanteuse populaire haïtienne, affectueusement surnommée « la diva de la chanson haïtienne ». 2″Écrivain autrichien (1836-1895). Il est l’auteur de contes et de romans (Vénus à la fourrure) où s’exprime un érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme) » (Le Petit Larousse illustré 2012). 3 Titre d’un CD de l’artiste. 4Jeu de mots sur « kase koub sèk » (prendre un virage sec) et « kase kou m sèk » (me casser le cou), jouant sur l’opposition phonologique kou m / koub. La suite logique de l’énoncé appellerait « kou m » . Avec « koub » (virage), il y a un phénomène d’ »écart » stylistique. L’énonciation prend, si l’on peut dire,… un virage inattendu, qui la fait passer de la solennité à la dérision. 5 Sur le CD « Rasin kreyòl  » de l’artiste.

 Source: le nouvelliste

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