Port-au-Prince : avoir un besoin peut être un vrai cas…

Il est midi passé. Au Champ de Mars, la plus grande place publique de Port-au-Prince, la vie croque un pain ordinaire. Ici et là, à l’ombre, des attroupements, autant d’agoras peuplés de cerveaux qui veulent refaire Haïti et le monde. Autour d’eux, sur des bancs publics, des gens sympathiques discutent, tuent le temps, évoquent leurs conditions de chômeurs nés, révoqués. Entre le kiosque Occide Jeanty et la statue de Christophe, des marchandes de «chen janbe» pullulent. Elles attendent leurs clients du jour. Presque en face, à côté du MUPANAH, assis sur un muret, des jeunes hommes mangent. Au menu, « lam veritab », « grenn kabrit » et, pour quelques bouches, du boudin assorti de piment zwazo. Les palais s’enflamment.

L’hyperdisponibilité de la restauration rapide tranche avec le peu d’informations pour celui qui a besoin d’aller au petit coin. Aucun panneau, aucune indication, comme s’il y avait quelque chose de honteux à y aller. Pourtant, au Champ de Mars, il y a deux options. La première, la meilleure, est au bloc sanitaire du kiosque Occide Jeanty. Bien calé dans sa chaise, à côté d’une vieille table sur laquelle sont disposés des bouts de papier toilette, Gérald Pierre assure le service, fièrement, même s’il digère mal l’étiquette « bayakou » que lui collent des mauvaises langues. « C’est cinq gourdes. N’oubliez pas de nettoyer après votre passage », lance-t-il à une jeune femme qui entre dans l’une des dix unités disponibles. Au milieu de ce bloc, entre les lavabos dont les robinets sont secs, il y a des tonneaux dans lesquels l’eau est contenue. A l’aide des sauts on chasse l’excréta après usage. « C’est la première fois que je viens ici. Je trouve que c’est utile », a confié Rose Murielle Sterline, 22 ans, étudiante en médecine à l’Université de la Fondation Aristide au moment de se laver les mains. L’endroit est bien tenu. « Je fais mon possible pour cela », se vante Gérald Pierre.

Un peu plus au sud, à la place des Artistes où l’on ne compte pas les restaurants et les clients, une partie du bloc sanitaire répugne. L’odeur de la pisse est moins repoussante que celle des piles de matières fécales dévorées par un escadron de mouches voraces. Sur les murs d’une aile des toilettes, en créole, au spray rouge, l’indication : « pa rantre K.K la ». De l’autre côté de ce bloc sanitaire, sans prêter attention aux fumeurs de marijuana, une vieille femme, une casquette rouge vissée sur la tête, nettoie après elle. Elle, au moins, elle savait que Jean Jameson, un artisan, tient cette aile du bloc sanitaire. « Je fais de mon mieux pour que, au moins, cette unité fonctionne dans ce bloc. Je ne demande pas d’argent mais une contribution pour que le service puisse continuer », a-t-il dit. « Je ne sais pas s’il y a des toilettes. Si c’était le cas, il devrait y avoir des flèches pour indiquer le chemin. Mais là encore, je réfléchirais à deux fois », a confié une jeune femme assise sur un banc de cette place où l’on ne compte pas les buvettes d’alcool. « J’ai un plan B au cas où j’aurais un besoin. Je frapperai gentiment à la porte de quelqu’un du voisinage pour lui dire que je suis  »engagée » et que je dois aller aux toilettes. En général, l’Haïtien ne vous refuse pas cette assistance », soutient-elle, le sourire aux lèvres.

D’un lieu public à un autre, la situation est différente. Au marché Salomon, non loin du stade Sylvio Cator, il faut avoir le cœur solide. Au cœur du marché de charbon, il y a des latrines. L’odeur est indescriptible. Lamour Olvel est responsable des lieux. « Je suis là depuis 1966, sous Duvalier », a-t-il confié, fier, son trousseau de clés en main. Les latrines sont pleines, indique-t-il, espérant que la mairie de Port-au-Prince interviendra pour que soit fait le vidange de ces latrines mises sous clé. « Je vends ici depuis plus de 18 ans. Je n’ai jamais fait mes besoins ici », explique une marchande qui n’a pas voulu s’identifier. « C’est une horreur », a-t-elle balancé, interrogée sur la mauvaise humeur légendaire de certaines marchandes. « Peut-être c’est parce qu’elles se retiennent qu’elles ont de mauvais poils », a-t-elle plaisanté.

Si les lieux publics n’ont pas de blocs sanitaires ou disposent de blocs sanitaires non entretenus, les témoignages d’utilisateurs de services publics et privés sont multiples. « Combien de succursales de banques commerciales disposent de toilettes pour les clients ? », s’interroge Me Yves Lafortune, qui, un jour, avait menacé de faire pipi à l’intérieur d’une banque pour protester contre cette réalité. « Est-ce qu’on pense aux femmes enceintes, aux diabétiques, aux gens qui, pour une raison ou pour une autre, ont besoin d’utiliser des toilettes ? », s’est-t-il demandé, estimant nécessaire de poser ces problèmes. Au final, cela participe à améliorer la qualité de vie des gens, a soutenu Yves Lafortune.

Source: lenouvelliste

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