Relance de la production de riz dans l’Artibonite: entre doute, méfiance et optimisme

Au Centre de transformation de riz du Réseau des associations coopératives pour le commerce et la production agricole du bas Artibonite (RACPABA) à L’Estère, les activités tournent au ralenti en ce jeudi de février qui n’est pourtant pas un jour férié. Quelque cinq femmes font le triage manuel d’une quantité de riz avant la mise en sac tandis que les turbines et le moulin de l’usine sont à l’arrêt. Le centre de transformation de riz de RACPABA, un don d’OXFAM et d’autres partenaires, fonctionne en dessous de sa capacité. Ledit centre est à l’image d’une production de riz en decrescendo dans le département de l’Artibonite.

De 200 000 à 300 000 tonnes de riz au cours de la période 70-86, la vallée de l’Artibonite produit à peine 100 000 tonnes de riz aujourd’hui. « Diminution des périmètres cultivables; la non-disponibilité des intrants agricoles en quantité suffisante; absence de crédit adapté à l’agriculture; non-curage des canaux d’irrigation; mainmise des parlementaires et d’autres politiciens de l’Artibonite sur le secteur agricole », sont quelques-unes des causes du déclin de la production de riz dans la vallée de l’Artibonite relevées par des acteurs évoluant dans le secteur. « Le réseau de drainage de la vallée de l’Artibonite est en très mauvais état », constate le Dr/Agr. Francklin Benjamin, ancien directeur de l’ODVA, fils de paysan et lui-même producteur de riz.

Si les canaux d’irrigation ne sont pas curés, si les paysans ne trouvent pas en quantité suffisante les intrants agricoles – semences et angrais -, ce n’est pas seulement parce que l’État haïtien n’a pas les moyens. « Tous les millions de gourdes mis à la disposition de l’ODVA pour le curage des canaux/drains secondaires et tertiaires ont abouti dans les poches des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, de l’ODVA ou de certaines ONG et de certains particuliers se réclamant d’associations de planteurs fantômes », écrit le Dr Benjamin Franklin dans un document (aide-mémoire) intitulé La vallée de l’Artibonite et l’Organisme de développement de la vallée de l’Artibonite (ODVA), où il passe en revue les problèmes du secteur agricole dans le département et dégage des pistes de solutions.

Un cas qui illustre bien l’abandon du secteur agricole

Rosalia François, dans la cinquantaine, mère de cinq enfants, cultive le riz depuis son enfance. Elle dispose de plus d’un hectare de terre à Pont-Sondé qu’elle travaille de peine et de misère. L’année dernière, elle se souvient avoir reçu de l’État haïtien trois sacs de semence dans le cadre de la Caravane du changement. Même si c’est peu, elle se montre reconnaissante. « C’est mieux que rien », dit-elle, soulignant qu’elle n’a encore rien reçu cette année alors que le temps presse.

En attendant, Rosalia ne reste pas les bras croisés. « J’ai déjà acheté 7 sacs d’engrais à 1 500 gourdes l’unité », raconte-t-elle, précisant qu’elle a besoin de 15 sacs au total pour espérer de bonnes récoltes. À côté de la vingtaine de femmes et d’hommes qui travaillent avec elle, Rosalia a payé 14 000 gourdes pour faire labourer ses terres à l’aide de tracteur. Pour effectuer ces dépenses, la native de l’Artibonite emprunte de l’argent à la banque. Le cas de Rosalia est l’un parmi beaucoup d’autres. Dieula Bien-Aimé, président du RACPABA, confirme que les planteurs n’ont bénéficié ni de semences ni d’engrais pour la campagne agricole en cours.

Des obstacles à la relance de la production du riz

Les obstacles à la relance de la production du riz dans l’Artibonite sont nombreux. « Le manque d’encadrement technique ; prix élevé des fertilisants; migration de la main-d’œuvre vers des cieux plus cléments ; effets du phénomène El niño » sont parmi les principaux problèmes auxquels le secteur est confronté.

Certains de ces problèmes sont liés à la politisation du secteur agricole et à la corruption qui gangrène les institutions qui s’y attachent. « Un sac d’engrais mis à la disposition de l’ODVA et des organisations paysannes à 750 gourdes est revendu aux agriculteurs à 1 500 gourdes », se désole Francklin Benjamin. C’est un problème récurrent dans la vallée de l’Artibonite. L’économiste Vincent Maurepas Jeudy, qui a réalisé plusieurs études sur la filière du riz, le confirme. « Les semences et matériels agricoles sont souvent utilisés à des fins politiques », dénonce-t-il sans langue de bois.

À côté des problèmes susmentionnés, le secteur agricole dans le département de l’Artibonite, voire dans tout le pays, fait face à une carence de main-d’œuvre. L’émigration des jeunes en République dominicaine et dans d’autres pays de la région, spécialement au Chili, n’est pas sans conséquences sur le secteur agricole. A ces problèmes, il faut ajouter celui des rongeurs. « Les rats sont nos premiers ennemis. Nous plantons, ils mangent », déclare l’agronome Benjamin sur un ton plaisant. « Il y a nécessité d’une politique nationale de lutte contre les rongeurs », enchaîne Maurepas Jeudy, qui a travaillé dans plusieurs programmes de relance de la production de riz dans l’Artibonite.

Les organisations paysannes, qui devraient être un maillon important dans la production agricole, sont perçues comme un problème. « Il y a dans le département de l’Artibonite autant d’organisations paysannes que de têtes d’habitants », se désole Francklin Benjamin, qui dit avoir recensé 350 organisations pendant son passage à la tête de l’ODVA entre 1993 et 1995. Le nombre explose aujourd’hui. Un avis partagé par l’économiste Jeudy qui compare beaucoup de ces organisations à des bandes de chimères. « Ce sont ces pseudo-organisations qui prennent l’ODVA en otage, constate avec tristesse Maurepas Jeudy. Elles empochent les fonds décaissés pour le secteur agricole. » Dieula Bien-Aimé, lui-même président de RACPABA, connaît mieux que quiconque la dimension de ce problème. « Chaque nouveau projet donne naissance à des organisations bidon », affirme-t-il.

Le dumping est aux yeux de tous les acteurs du secteur agricole un obstacle majeur à la relance de la production du riz. La population consomme aujourd’hui environ 500 000 TM de riz contre 171 000 TM en 1985. Le pays satisfait seulement 20 à 25%. Le reste est importé en grande partie des États-Unis (60 à 70%), du Vietnam, de Taïwan et de la Guyane française. Dans la plupart de ces pays, le riz est subventionné par l’État. Le gouvernement américain a subventionné ces planteurs de riz autour de 150 milliards de dollars entre 2015 et 2016, selon une étude de l’USAID.

La subvention accordée aux producteurs de riz américains est basée sur le prix du marché. Si le prix augmente, la subvention le suit. Entre-temps, la dépendance du marché haïtien aux producteurs américains s’accentue. Haïti est devenue l’un des plus grands marchés pour les Américains qui y écoulent annuellement quelque 10% de leur production de riz.

L’effondrement de la production locale de riz est aussi présenté comme une conséquence de la libération du marché après le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986. À partir de la politique de libéralisation du marché, le tarif douanier en Haïti sur les importations du riz est fixé à 3%, tandis que le taux moyen de la Communauté des Caraïbes, CARICOM dont Haïti est membre, atteint 25%.

Que faut-il attendre de la Caravane du changement ?

La Caravane du changement, lancée en mai 2016 dans l’Artibonite, se renforce. Les travaux qu’elle a déjà permis de réaliser sont visibles dans certaines régions. « Les canaux sont curés, d’importants travaux d’infrastructures sont en cours sur la rivière La Quinte en vue de la conduite de l’eau dans les plantations se trouvant dans les environs », constate-t-on. Grâce aux travaux entrepris, Nicolas Fremiot, le coordonnateur de la Plateforme résistance des paysans de l’Artibonite (PREPLA) regroupant 32 organisations, dit constater des progrès dans le secteur agricole à Grande-Saline, sa commune. « Les paysans font de meilleures récoltes », affirme-t-il sans avancer de chiffres.

Le ministre de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), Carmel André Beliard, fait état de 30% d’augmentation de la production de riz pour l’année suite au lancement de la caravane. Pourtant, le président du RACPABA, Dieula Bien-Aimé, prédit une réduction des récoltes pour la campagne agricole qui a démarré il y a quelques mois. « On attend une baisse des productions par rapport à la campagne agricole passée faute de la disponibilité de l’eau et des intrants agricoles », précise M. Bien-Aimé, qui dirige un bloc agricole dans le cadre de la Caravane du changement.

Le département de l’Artibonite a reçu récemment un lot de 52 nouveaux tracteurs agricoles. Ce qui porte à 160 le nombre d’engins lourds au service du département. Gérés par l’ODVA, ces engins vont permettre le développement de 12 blocs de production transformés en coopératives, constitués chacun de 500 ha et de 1 500 exploitants. « Notre objectif est de doubler notre production de riz dans quatre ans. Il s’agit de passer de 100 00 à 200 000 tonnes », informe le directeur départemental du ministère de l’Agriculture, Rénaud Géné.

Pour y arriver, le directeur départemental cite les grands chantiers qui doivent être entrepris. « On doit passer de 20 000 à 40 000 hectares cultivables ; réduire les pertes au niveau des récoltes de 30% à au moins 10% ; créer de nouvelles infrastructures, dont le bétonnage des canaux et la construction de nouvelles routes; retenir les jeunes qui partent en grand nombre vers nos pays voisins ; mettre les intrants agricoles et en quantité suffisante au profit des producteurs ; utiliser l’expertise des cadres locaux. »

Aujourd’hui, Haïti couvre 40% de ses besoins alimentaires. Dans quatre ans, à partir de la Caravane du changement, le directeur départemental du ministère de l’Agriculture espère que le pays pourra y répondre à 80%. « 60 milliards de gourdes sont nécessaires pour atteindre un tel objectif », précise-t-il sur un ton optimiste. D’où viendra cet argent ? « Du Trésor public », répond-il.

Si l’agronome Géné annonce un budget de 60 milliards de gourdes pour la caravane dans le département de l’Artibonite, le secrétaire général du Conseil des ministres, Rénald Lubérice, n’avance aucun chiffre quand on lui pose la question. « La caravane est une stratégie. Elle n’a pas de budget, explique-t-il. Chaque ministère doit faire les dépenses qui le concernent. Si on regarde le budget de cette année, il n’y a pas une rubrique qui s’appelle caravane. »

Rénald Lubérice annonce que l’État, dans le cadre de la caravane, va s’assurer qu’il y a des semences en qualité et en quantité suffisante au profit des paysans. « On va construire trois centres de production de semences », informe-t-il, ajoutant que l’État va construire des usines au profit des blocs de production. Ces usines seront données aux paysans sous forme de prêt. Rénald Lubérice admet qu’il reste encore beaucoup à faire en vue de relancer le secteur agricole. En ce qui concerne l’importation massive du riz, il reconnaît que ce problème ne va pas être résolu du jour au lendemain. « On doit d’abord augmenter notre production avant de penser à réduire nos importations », présume-t-il. Pourra-t-on attendre du succès de la Caravane du changement sans la dépolitisation des institutions publiques œuvrant dans le secteur agricole dans le département de l’Artibonite ? Rénald Lubérice ne croit pas qu’on puisse exclure les parlementaires de la caravane. Car ce sont eux qui votent le budget.

Relancer le secteur agricole ne devrait pas être simplement l’affaire de l’État. Le secrétaire général du Conseil des ministres en est conscient. Il reconnaît cependant que l’État doit créer les conditions pour pouvoir attirer des investissements privés.

Du scepticisme

Tous ne partagent pas l’optimisme du gouvernement par rapport à la relance de la production de riz dans l’Artibonite. « La Caravane de changement ne va rien changer dans l’Artibonite », tranche sèchement l’agronome Francklin Benjamin. Maurepas Jeudy ne dit pas le contraire. « Jusqu’ici, la caravane c’est beaucoup de propagande pour peu d’action », croit l’économiste-statisticien. Il dit avoir vu dans le passé des programmes plus structurés que la caravane qui n’ont pas donné les résultats escomptés. Pour lui, la caravane a une vision réductrice de la filière de riz. En plus des problèmes déjà énumérés, le professeur d’université estime que la caravane est mal partie pour avoir choisi d’ignorer ce qui existe déjà dans la vallée. « C’est bien de créer de nouvelles usines, de créer des coopératives, mais ce serait mieux de renforcer ce qui existait déjà, avance-t-il. »

Sur ce point, Dieula Bien-Aimé donne raison à Maurepas Jeudy. Son organisation, RACPABA, qui regroupe sept coopératives agricoles, n’est pas intégrée dans la caravane. Pourtant l’organisation dispose de moulins et même d’un centre de transformation de riz moderne qu’Oxfam lui avait donné dans le cadre d’un projet au profit des producteurs de riz. Aujourd’hui l’usine est sous-utilisée au point que Maurepas Jeudy le qualifie d’éléphant blanc. « La Caravane du changement pourrait mettre en valeur une telle infrastructure », conseille-t-il. C’est aussi le souhait du président du RACPABA qui demande au gouvernement de renforcer les structures existantes dans le cadre de la caravane.

Même si tous les acteurs ne s’attendent pas à une relance de la production de riz dans l’Artibonite à partir de la Caravane du changement, ils reconnaissent que mettre de l’eau et des matériels agricoles au profit des paysans n’est pas une mauvaise décision. C’est mieux que rien.

Source:le nouvelliste

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