Roody Roodboy, ange ou démon?

Il a porté, jusqu’à mercredi matin, une foule à l’euphorie. Mais derrière cette figure charismatique et ce jeune Black Alex du béton, il y a l’image de ce petit coq à la peau de démon qui n’a jamais ruminé aucun mea-culpa pour avoir tapé dur sur une soi-disant « pute qui méritait de se faire corriger » pour reprendre crûment la dérision décapante de la féministe Pascale Solage.

« Qu’il pleuve, qu’il tonne ou qu’il grêle, on l’attend de pied ferme l’an prochain. Le texte est beau : il est le mieux taillé pour avoir balayé tous nos déboires sociopolitiques, compati à nos galères et douleurs communes ». Ces paroles sont perdues dans les nuages de fumée d’un joint,  bien roulé entre les deux doigts d’un rasta qui ondule ses dreadlocks à grands coups de tête. Elles fusent de la bouche d’un agent de BIM et de carnavaliers qui saluent la beauté d’une musique carnavalesque.

Les intellectuels patinent dans le chômage, tandis que les abolotcho reçoivent leurs chèques morts, montée de l’insécurité contre une police mal payée, grève répétée des professeurs d’école, politiciens corrompus, État fainéant et laxiste. « Lè w boule yon mache, kote w lage Madan Sara yo » : il  y a même ce petit côté prophétique dans ces propos tenus. « Roody parle à tous. Il est le champion, cette année. Personne, comme lui, n’a osé mettre tout sur le tapis », lâche un autre homme, le corps pressé au milieu de trois autres qui déambulent le long du parcours.

Black Alex ou nouveau poids lourd du béton ?

Roody Roodboy, jadis exclu par le comité, mais finalement accepté, semble avoir trouvé la bonne formule pour secouer le béton, pour tenir pendant plus de 5 heures le souffle du public avec sa méringue qu’il a fait vrombir en boucle de la Grand-Rue, où danse un nid de putesdominicaines, et le Champ-de-Mars,  où l’ambiance était la plus folle.

Comme Black Alex et Easy, deux poids lourds du macadam, l’ont su faire. Pour beaucoup de fans, c’est son heure de gloire qui a sonné bon gré, mal gré. Roody, machine à charme pour beaucoup, a mérité l’admiration de tout un échantillon de profils de professionnels qui souffrent pour un  pays qui nage dans la décrépitude.

Rondeurs aguichantes et show-biz

Mais derrière ce gosse combattant, ce rappeur adulé, il y a, d’un côté, l’image d’un  crooner qui saupoudre ses chansons rap de connotations sexuelles, qui vend à la jeunesse un modèle de réussite basé strictement sur le show-biz, exhibant dans certains titres  (« Tranble ») ou clips 100% érotiques (« Lobèy »),  les  rondeurs aguichantes des femmes, dans une espèce d’esthétisme copié sur l’Américain, dans un mariage ambigu de sens d’affaires et de professionnalisme.

Des lignes de rap différentes de celle claquée sur « Spesyal » aux côtés de Rutshelle Guillaume. Que peut-on apprendre du flou patriotisme de ce Rood qui veut déplorer les dérives d’une société  dans un carnaval à couleurs politiques, mais qui teinte « Zokoko » de propos salaces, tenus dans un duel sal avec d’autres rappeurs de même acabit ? Propos qui n’ont fait qu’abrutir les jeunes, pourrir les oreilles, qui n’ont fait que trainer toute la scène musicale et médiatique au cœur d’une vaine polémique.

Ombre et mémoire de papier mâché

Autre zone d’ombre : c’est ce même Roodboy, selon ce qu’a déclaré plus d’un, qui a enflé les yeux d’une chanteuse adulée passée pour une pute parce qu’elle l’aurait trompé. Aucun mea-culpa, aucune excuse publique du petit coq qui voulait, une bonne fois pour toutes, corriger sa copine clouée pour toujours dans son mutisme et qui n’a  jamais pris le chemin de la justice. Le carnaval, à côté des prestations de groupes à tendances rap, compas ou racines, fut une tribune de sensibilisations à toutes les formes de violences, qu’elles soient physiques ou sexuelles. « Mais elles n’ont pas réussi à aiguiser la conscience de Roody, symptôme d’une génération batteurs de femmes », regrette cette jeune  pour qui l’Haïtien a une mémoire de papier mâché.

Mercredi matin. Il était plus que 2h quand Roody Roodboy affolait la rue Oswald Durand.  Vêtu d’un t-shirt frappé à l’effigie de ses sponsors, le chanteur est descendu du char pour être porté en héros, en demi-dieu par ses fans qui criaient son nom, qui le voltigeaient en l’air, qui chantaient son carnaval désormais empilé sur son répertoire.

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