« Trois études sur l’occupation américaine d’Haïti (1915- 1934) » de Max U. Duvivier

Tel est le titre d’un livre de petite taille (environ 111 pages) de Max U. Duvivier, publié en 2015 (édition revue et augmentée) chez Mémoire d’encrier. C’est un ouvrage intéressant qui est malheureusement peu commenté dans les médias et les espaces de débats. D’où l’urgence d’en rendre compte aux lecteurs et lectrices du journal Le National.

Dans la préface, Mme Michèle Duvivier Pierre- Louis, présidente de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL) et ex-Première ministre d’Haïti, a situé le contexte de cette publication : « En cette année 2015, centenaire de l’occupation américaine, j’ai voulu faire acte de mémoire, en toute humilité, par rapport à mon père et à mon grand-père, en revisitant cette période de la vie nationale dans laquelle ce dernier fut un acteur politique et diplomatique, période qui aura marqué leur vie à tous deux. J’ai repris trois textes que mon père, Max U. Duvivier (23 août 1917-29 septembre 2002), avait jugé important de publier sur l’occupation américaine, dans trois numéros de la Revue de la Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie ».

Dans le livre est dressé le portrait critique des traités et missions à la base des temps forts du processus de l’occupation de notre territoire national par les États-Uniens : la mission Fuller, la Convention imposée par les occupants en 1915 et la Commission Forbes de 1930.

Quel est notre rapport avec notre passé en vue d’une compréhension de la situation présente dans sa complexité ou pour une participation citoyenne à un avenir meilleur ? Quelle lecture critique peut-on faire de cette tranche d’histoire ? Peu d’études sérieuses sont consacrées à la monstruosité de l’occupation états-unienne en Haïti pendant la période allant de 1915 à 1934.

Or, la question de la revendication mémorielle est très importante, pas pour perpétuer une posture victimaire, mais plutôt pour faciliter une culture de responsabilité. Il y va donc de notre relation avec nous-mêmes et avec les autres. Notre ignorance persistante du passé est capable de nous dresser les uns contre les autres. Aujourd’hui, le devoir de mémoire est plus qu’urgent.

La dynamique de la construction mémorielle est une arme efficace pour mener la lutte historique contre les dominations politiques, les discriminations culturelles et les exploitations économiques en vue d’un véritable vivre ensemble.

Cet opuscule ayant pour titre « Trois études sur l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) » est divisé en trois chapitres. Dans le premier chapitre portant sur la mission de Paul Fuller Jr en Haïti (14 Mai-5 juin 1915), l’auteur a pris le soin d’expliquer le processus d’effondrement de notre souveraineté nationale à partir de la politique expansionniste des USA dirigée « vers les petits États de l’Amérique centrale et de la Caraïbe dont l’annexion commerciale devait garantir à la fois les opportunités d’investissement et les bases de sécurité ».

En Haïti, les envahisseurs ont initié un projet de protectorat financier à nul autre pareil. Ils ont exercé le droit entier de planification dans le secteur financier du pays. Dans le deuxième chapitre, nous avons pu comprendre comment les autorités américaines ont imposé à la nation haïtienne la Convention du 16 septembre 1915 afin de « légaliser » l’occupation. C’était très humiliant pour notre pays. Cette Convention réclamait tout, mais n’accordait rien en retour. Pour l’histoire, il faut noter le comportement de certains parlementaires qui votèrent contre. Le dernier chapitre du livre aborde la question de la Commission Forbes à Port-au-Prince (28 Février-16 mars 1930).

En effet, la grève des étudiants de Damien ayant touché les services publics et les villes de province, puis la tragédie de Marchaterre ayant compliqué davantage l’événement ont engendré une commission d’enquête en Haïti en vue de la fin de l’occupation : « La mise en application du plan Forbes pour Haïti permit ainsi le développement sans heurts et dans les délais impartis du processus d’haïtianisation et de désoccupation du territoire ».

Certains osent parler des conséquences positives de l’occupation états-unienne d’Haïti surtout en termes de réalisation de certaines infrastructures. Mais, « quel est le poids de ces réalisations en face de la grande blessure faite à la dignité nationale, avec tous les attentats à la liberté et au prix de nos quinze mille morts, porte-drapeaux de la résistance ? », se questionna l’auteur.

L’ouvrage décrit la nature de l’occupation états-unienne d’Haïti : une réalité multidimensionnelle. Certes, il y eut des facteurs d’ordre interne qui, pour plusieurs historiens, précipitèrent l’arrivée des occupants, mais, dans le fond, l’hégémonie européenne dans la région caribéenne (notamment en Haïti) inquiéta les élites politico-économiques des USA. Pour saper cette influence et pour, du coup, affirmer leur poids militaire, financier, économique et géopolitique dans la région, les États-Uniens ont pris possession de notre sol national. C’était une décision stratégique.

Le but n’était pas de venir en appui au peuple haïtien. D’ailleurs, les différents actes posés par les envahisseurs ont empiré le problème de la faim, accéléré une importante émigration de nos compatriotes vers l’ailleurs. Plusieurs militants, paysans ont été assassinés. Les occupants ont tout mis en place pour pouvoir atrophier l’utopie transformatrice qui prenait chair dans les milieux ruraux. La totalité des attributs de la souveraineté de la nation haïtienne était réduite à sa plus simple expression ou, du moins, concentrée entre les mains des fonctionnaires états-uniens. Ces derniers ont tout contrôlé : l’économie, la finance, la politique, la santé, l’agriculture, l’administration de la justice, l’éducation, les ressources minières, la sécurité publique, etc.

Quelles leçons d’histoire avons-nous retenues de ce début du XXsiècle qui commémora le centenaire de notre indépendance… ? Cette question, posée par la préfacière Michèle Duvivier Pierre-Louis, devrait attirer l’attention des leaders politiques, des analystes politiques, des écoliers-ères et des universitaires du pays. Pour finir, il faut noter que cet ouvrage est, d’une certaine façon, en hommage à Charlemagne Péralte (1815-1919), un résistant à l’occupation, qui fut tué par les soldats états-uniens.

Ricarson DORCÉ

Doctorant en Ethnologie et Patrimoine

(Université Laval) Québec,

24 octobre 2017

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