La tradition des cerfs-volants en voie de disparition en Haïti

En papier ou en plastique, les cerfs-volants colonisaient le ciel dans une danse délirante au rythme du vent. Ce souvenir semble appartenir à un temps révolu. En effet, en dépit de quelques cerfsvolants exposés dans des coins de rues, force est de constater que les jeunes s’intéressent de moins en moins à ce jeu qui, empreint d’un symbolisme très fort, marquait, jadis la période pascale.

Si le carême est, pour les adultes, une période de pénitence et de jeûne, pour les enfants, il est surtout la saison des cerfs-volants. Considéré également comme un sport, ce jeu était, à l’origine, la simulation du serpent volant, animal mythique de nombreuses cultures. La confection d’un cerf-volant est un art, un savoir-faire qui se partage entre les enfants. Son pilotage requiert l’habileté et le savoir-faire dont le perfectionnement ne cesse jamais d’être un défi même pour le cerfvoliste le plus expérimenté.

Le petit commerce se mettait au pas. Des produits divers comme des fils, des papiers de couleurs variées, de ficelles, de l’amidon, des lames de rasoir envahissaient les étals et garantissaient des ventes assez juteuses. L’atmosphère qui prévaut cette année chez madame Jacques, une boutique où on vend les matériaux de confection de cerf-volant, montre qu’on est dans un tout autre temps. Monsieur Jacques, assis à l’entrée, constate : « les enfants d’aujourd’hui deviennent adultes sans avoir pris le temps de vivre leur adolescence. Ils ne s’intéressent plus à ces jeux ».

Cette remarque est partagée par Aly Loubert qui croit avoir une explication. Docteur en théologie et pasteur à l’église Baptiste de la rue de la Réunion, il soutient que c’est une implication de l’ère des nouvelles technologies. « Les jeux de simulation tendent à remplacer les jeux naturels. C’est un phénomène mondial », croit-il.

Le ciel du carême de cette année est d’un calme inconfortable à Port-au- Prince. « Les enfants d’aujourd’hui ne jouent plus au cerf-volant. Ils préfèrent passer leur temps au téléphone », constate avec nostalgie, Germaine, une quadragénaire du quartier de Carrefour-Feuilles. Elle vit, avec peine, l’absence de ces joujoux multicolores sur le toit de sa maison. Même ses enfants s’y sont désintéressés. « Ils ne savent même pas comment monter un cerf-volant parce que les plus âgés ne leur ont pas transmis cette pratique », dit-elle.

Symbolisme du cerf-volant

La période des cerfs-volants savait alimenter des liens d’amitié entre les badauds de différents quartiers. La recherche de matériaux et des endroits les plus exposés au vent les faisaient explorer tous les coins de leurs quartiers et les buissons du morne l’Hôpital, d’où une familiarisation avec leur environnement. Les affrontements entre des cerfsvolants dans le ciel sont la simulation d’une guerre qui rapprochait les enfants. Et tout cela, avec un code d’honneur. « Kap anlè pa gen mèt », tout cerf-volant dont le fil est rompu devient la propriété de celui qui le récupère.

Pour Claude Bernard Sérant, auteur de « La guerre des cerfs-volants », un ouvrage de la littérature de jeunesse, « ces objets volants sont des moyens d’expression, porteurs de messages multiples à travers les formes géométriques, les mariages de couleurs, les motifs, les écriteaux ». Observateur averti, il a constaté que depuis quelques années, l’importation des cerfs-volants par les supermarchés en Haïti a progressivement augmenté au détriment des artisans locaux.

La pratique du cerf-volant est favorisée par le climat venteux du carême. À la manière du cercle décrit par le rituel des rameaux bénis qui doivent être brûlées l’année suivante, le cerf-volant dessine toujours, au gré du vent, un cercle invisible dans le ciel. Selon un point de vue mystique, la face du vent dessine le visage d’Oya, nom de l’orisha dans la mythologie Yoruba détentrice du pouvoir sur le vent. Oya est aussi la reine de la mort, connue dans le vodou sous le nom de Grann Brijit. Cette mort est celle dont le fils de l’Homme va sortir triomphant le jour de sa résurrection le dimanche de Pâques, le dernier jour de la saison des cerfs-volants.

Rodrigue Joseph

Source: le national

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